Née au Guyana, élevée au Canada, installée à Londres : Tessa McWatt est une voix caribéenne de plein droit. Son dernier récit autobiographique, « The Snag », vient de remporter le prix OCM Bocas de littérature caribéenne 2026 — la plus haute distinction du genre. Son sujet : la démence de sa mère, et le poids invisible de ceux qui restent là, au quotidien, pour soigner les anciens. Un tabou que nos communautés noires portent à corps défendant.
Dans les communautés caribéennes et africaines de la diaspora, la phrase s'entend comme un mantra de dignité : « Chez nous, on ne met pas les vieux dans des maisons de retraite pour les laisser mourir. » Elle dit quelque chose de vrai sur nos valeurs, sur le lien entre les générations, sur ce refus viscéral d'abandonner les anciens à des institutions froides et lointaines. Elle dit quelque chose de vrai. Mais elle ne dit pas tout.
Ce qu'elle ne dit pas, c'est l'épuisement. Ce qu'elle tait, c'est la solitude de celui ou de celle qui assume, seul·e ou presque, la présence au quotidien auprès d'un parent dont la mémoire part en lambeaux. Ce qu'elle efface, c'est la douleur particulière — et souvent inavouable — de regarder quelqu'un qu'on aime disparaître avant même de mourir.
Ce que le mot « snag » contient
C'est précisément ce silence que Tessa McWatt décide de briser dans son dernier livre. The Snag : A Mother, A Forest and Wild Grief (Random House Canada / Scribe UK) est un récit autobiographique écrit alors que sa mère développait une démence et n'était plus en mesure de continuer à vivre seule. McWatt, qui navigue en permanence entre le Royaume-Uni et le Canada pour soutenir sa famille, confronte son deuil et se retrouve à errer dans une forêt, à chercher comment faire.
Le titre n'est pas anodin. En anglais courant, snag désigne un accroc, un obstacle, une complication. Mais dans le lexique forestier, un snag est un arbre vieillissant qui, dans les derniers stades de son cycle de vie, fait partie intégrante du réseau de communication de la forêt et constitue une source de vie. L'auteure a imposé ce titre contre l'avis initial de son éditeur, précisément parce qu'il porte cette double signification. La mère démente est le snag : un accroc dans la vie de la famille, oui. Mais aussi un être qui, dans sa fragilité même, reste central, porteur de sens, irremplaçable.
Le texte lyrique, quelque part entre mémoire et essai, traverse le terrain du deuil et de l'alarme — pour sa mère qui développe une démence, et pour une planète en proie à la catastrophe climatique. McWatt entremêle les pertes personnelles — la mort de son père, de deux amis proches — avec les pertes collectives. Mais c'est bien la figure maternelle qui ancre tout le livre dans ce territoire intime que nos communautés ont trop longtemps laissé sans mots.
Un prix, une reconnaissance, un signal
Le 2 mai 2026, lors du Bocas Lit Fest de Port of Spain, Trinidad, The Snag a été sacré grand vainqueur du prix OCM Bocas de littérature caribéenne 2026. Le lauréat général reçoit une dotation de 10 000 dollars américains, sponsorisée par One Caribbean Media. Le prix, fondé en 2011, couronne chaque année les meilleures œuvres de la littérature caribéenne en fiction, non-fiction et poésie. Parmi ses anciens lauréats figurent Derek Walcott, Monique Roffey, Kei Miller ou encore Safiya Sinclair.
McWatt est une écrivaine canadienne née au Guyana. Elle est également professeure de création littéraire à l'Université d'East Anglia et Fellow de la Royal Society of Literature. Ce n'est pas son premier Bocas : son précédent essai autobiographique, Shame on Me : An Anatomy of Race and Belonging, avait déjà remporté le Bocas Prize en non-fiction 2020. Deux prix, deux livres, deux terrains personnels et politiques intimes : la race et l'appartenance, puis le vieillissement et le deuil. Un fil conducteur que l'on commence à distinguer nettement.
Ce que nos communautés ne disent pas encore
La phrase sur les maisons de retraite n'est pas fausse. Elle traduit un attachement réel aux anciens, une conception du soin qui refuse la délégation marchande, une mémoire collective de sociétés où le vieux est encore sage, encore utile, encore présent. C'est une valeur. Mais une valeur qui, dans la diaspora caribéenne et africaine en Europe ou en Amérique du Nord, se heurte à des réalités que personne ne prépare vraiment à affronter.
La démence ne prévient pas. Elle s'installe par degrés, efface les noms, défait les souvenirs, brouille les visages. Elle transforme peu à peu la personne qu'on aime en quelqu'un qu'on reconnaît sans la reconnaître. Et celui ou celle qui reste là — souvent une fille, souvent une femme, souvent entre deux pays, deux emplois, deux vies — porte un deuil que la communauté ne valide pas encore, parce que la personne, techniquement, est toujours vivante.
Ce deuil-là a un nom dans la littérature clinique : le deuil anticipatoire. Il s'accompagne d'un épuisement que les soignants de l'ombre connaissent bien — insomnies, culpabilité, sentiment d'inadéquation permanente — et qu'ils taisent, parce qu'on leur a appris que se plaindre, c'est trahir.
Ouvrir la parole
Ce que fait Tessa McWatt avec The Snag, c'est rendre visible une expérience que nos communautés vivent en silence. Elle ne dénonce pas le mantra de la solidarité familiale. Elle en montre le prix réel, celui que paient ceux qui le tiennent coûte que coûte. Elle pose la question : « Et si le soin devenait notre principe organisateur ? » Non pas comme une injonction, mais comme une invitation à repenser collectivement ce que signifie être là pour les anciens — sans laisser ceux qui assurent cette présence sombrer dans l'invisibilité.
Ce livre est une porte. Pas un manuel, pas une thérapie. Une porte que quelqu'un ouvre enfin, depuis l'intérieur d'une expérience caribéenne, noire, diasporique — et qui dit : vous n'êtes pas seuls, et ce que vous traversez mérite d'être dit.
Il mérite d'être lu. Il mérite surtout d'être discuté, dans nos familles, dans nos associations, dans nos communautés. Parce que les anciens vieillissent. Parce que la démence frappe aussi les nôtres. Et parce que le silence, lui, ne soigne rien.
The Snag : A Mother, A Forest and Wild Grief, Tessa McWatt. Random House Canada / Scribe UK.