Il aurait pu partir. Beaucoup sont partis. Lui est resté. Leonardo Padura, considéré comme le plus grand écrivain cubain vivant, n'a jamais quitté La Havane où il est né. Dans un entretien accordé au Grand Continent en juin 2026, il livre une réflexion rare sur ce que signifie habiter un pays qui se défait — et pourquoi la présence peut être, en elle-même, une forme de résistance.
Cuba traverse l'une des périodes les plus périlleuses de son histoire récente. Le gouvernement de Miguel Díaz-Canel est pris en étau entre une population épuisée qui réclame un changement de régime et une administration Trump qui fait planer la menace d'une intervention militaire. Les coupures d'électricité durent des heures. Une partie de la jeunesse, fait inédit, se dit favorable à un coup de force extérieur, à l'image de ce qui s'est produit au Venezuela. C'est dans ce contexte que Leonardo Padura continue d'écrire, dans la même maison où il a toujours vécu, à La Havane.
Son choix de rester n'est pas une capitulation. Ce n'est pas non plus une adhésion au régime. C'est quelque chose de plus complexe et, à bien des égards, de plus exigeant : une fidélité à un lieu, à une langue, à une mémoire — ce qu'il appelle en espagnol la pertenencia, l'appartenance. "Je suis un écrivain cubain qui écrit et vit à Cuba", dit-il simplement. "Mon appartenance, mon identité sont inexorablement cubaines, tandis que je reste obstinément dans le même espace où je suis né et où j'ai vécu toute ma vie."

Cette obstination a un prix. Padura ne le minimise pas. Il évoque les pénuries, les coupures d'électricité, tout ce qui en découle dans le quotidien d'une île asphyxiée. Mais il retourne l'argument : c'est précisément ce contact direct, viscéral, avec la réalité cubaine qui constitue la substance de sa littérature. Partir aurait signifié écrire sur Cuba depuis l'extérieur — depuis Miami, depuis Madrid, depuis Paris. Ce n'est pas le même livre. Ce n'est pas le même regard. Ce n'est pas le même écrivain.
La question de l'intellectuel sous la dictature est ancienne. Elle a produit des positions tranchées : l'exil de Reinaldo Arenas, le silence d'Alejo Carpentier, la compromission douloureuse de certains, la rupture retentissante d'autres après l'affaire Padilla en 1971 — quand le poète Heberto Padilla fut contraint à une autocritique publique humiliante, provoquant la rupture de Vargas Llosa, d'Octavio Paz et d'une partie de l'intelligentsia mondiale avec la Révolution. Padura a choisi une autre voie, qu'il refuse d'appeler politique mais qui l'est profondément : celle de l'écriture comme espace de liberté intérieure dans un pays qui n'en offre guère d'autre. "Je n'ai jamais voulu que mon œuvre ait un caractère politique assimilable à de la propagande", explique-t-il. "Si c'était le cas, mes livres seraient non pas lus, mais utilisés — ce qui ne m'intéresse ni d'un point de vue politique, ni sur le plan esthétique."
Cette position est inconfortable pour tout le monde. Pour le régime, qui aurait préféré un Padura célébrant la Révolution. Pour les opposants en exil, qui auraient préféré un Padura martyr ou dissident déclaré. Pour les intellectuels occidentaux, qui peinent à classer un écrivain qui ne choisit pas leur camp. Padura s'en accommode. Il a appris à vivre dans cet inconfort comme dans une condition naturelle — celle d'un homme qui a décidé que son territoire n'était pas politique mais littéraire, et que la littérature était la seule chose dont il ne pouvait pas se passer.
Ce choix a une dimension que l'on pourrait qualifier de mémorielle. La Havane, telle que Padura la décrit dans son dernier livre Aller à La Havane (Métailié, 2026), est une ville en cours de disparition. Quatre siècles d'architecture coloniale, républicaine, révolutionnaire — tout cela s'effrite, se délite, se déconstruit faute d'investissements et sous le poids d'une crise économique sans fond. Les traces de la ville d'antan, dit-il, ne transparaissent presque plus. Et ce n'est pas seulement physique : "La façon de vivre et de se comporter des gens se dégrade elle aussi." Rester, dans ce contexte, c'est aussi témoigner. C'est être le réservoir de souvenirs d'une ville et d'une époque qui n'existeront bientôt plus que dans les livres.

On pourrait voir dans cette posture une forme de résignation. Padura lui-même ne se fait pas d'illusions sur sa capacité à changer les choses. "Toute ma vie, j'ai vécu dans une société socialiste sans que je ne puisse rien y changer", reconnaît-il. Mais entre la résignation et la résistance, il y a peut-être un troisième espace — celui que Padura occupe depuis toujours : la permanence. Rester là où l'on est né. Écrire ce que l'on a vécu. Nommer ce qui disparaît avant que la mémoire ne l'emporte.
Sa pire crainte, dit-il en conclusion de l'entretien, c'est de perdre la mémoire. "Sans mémoire, il n'y a pas de littérature. Et je veux continuer à faire de la littérature." Dans un pays où l'histoire officielle efface ce qu'elle ne peut pas contrôler — où Nelson Mandela est absent du programme scolaire d'Orania comme certains pans de la Révolution sont absents de la mémoire cubaine autorisée — cette phrase n'est pas une coquetterie d'écrivain. C'est un programme.
L'entretien de Leonardo Padura est à lire ici: legrandcontinent.eu/fr/2026/06/04/vivre-a-cuba/