Mardi 16 juin, peu avant minuit, le Sénat a adopté à l'unanimité — 342 voix — la proposition de loi de réparation pour les enfants réunionnais dits « de la Creuse ». Vingt-cinq ans de combat associatif et judiciaire aboutissaient enfin à un texte de loi, au terme d'une journée parisienne rythmée par les retrouvailles, les chants et l'émotion. Cinq instants pour comprendre ce qui s'est joué au Palais du Luxembourg — et ce que la loi change réellement.
Entre 1962 et 1984, entre 1 630 et 2 150 enfants réunionnais — le chiffre de 2 015 est le plus souvent retenu, dont un tiers avaient moins de cinq ans — ont été arrachés à leur famille et dispersés dans 83 départements de l'Hexagone. L'objectif officiel : répondre au doublement de la population réunionnaise en trente ans et repeupler des zones rurales frappées par l'exode, la Creuse en tête — un département qui n'en a pourtant accueilli qu'une fraction, à peine un dixième du total. Le dispositif transitait par le Bumidom, le bureau chargé d'organiser les migrations depuis les départements d'outre-mer — le même outil administratif qui organisait, à la même époque, les flux de travailleurs antillais vers l'Hexagone. Dans les faits : changements d'état civil brutaux, placements dans des fermes comme main-d'œuvre, maltraitances et violences éducatives, documentés notamment par une étude administrative de 2018.
Il aura fallu un procès retentissant intenté à l'État par Jean-Jacques Martial en 2002 — qui réclamait un milliard d'euros symbolique en demandant « combien vaut l'enfance d'un enfant » —, une résolution votée à l'Assemblée nationale en 2014 (125 voix contre 14, portée par la députée socialiste Éricka Bareigts) reconnaissant la responsabilité morale de l'État, puis l'aveu d'Emmanuel Macron en 2017, qualifiant cette politique de « faute » ayant « aggravé la détresse » des mineurs concernés, pour que le Parlement franchisse enfin l'étape de la réparation concrète.
Quarante-six visages aux jardins du Luxembourg
Quelques heures avant la séance publique, 46 ex-mineurs réunionnais et leurs accompagnants se sont rassemblés dans les jardins du Luxembourg, à deux pas du Sénat. Venus de La Réunion ou de toute la France, ils ont scandé à l'unisson : « Sans réparation, il n'y a pas de justice. » Un slogan simple, répété depuis un quart de siècle, qui résume à lui seul l'attente de toute une génération transplantée.
« Ti fleur fané », l'hymne d'un combat
Face au Sénat, les ex-mineurs ont entonné en chœur Ti fleur fané, une comptine créole dont ils ont été privés enfants, arrachés à leur langue autant qu'à leur île. Devenue au fil des années l'hymne informel de leur combat, la chanson a transformé, l'espace de quelques minutes, l'esplanade du Luxembourg en chambre de mémoire collective.
« Le départ », une œuvre pour ne pas oublier
Autre temps fort de la journée : la présentation de l'œuvre Le départ, de Mlle Aw, qui représente deux enfants en larmes conduits vers un avion par une assistante sociale. Tout au long de la journée, les victimes ont inscrit leur espoir autour du dessin. « Ne jamais oublier », a ainsi écrit Marie-Germaine Périgogne, présidente de la Fédération des enfants déracinés des Drom, ajoutant : « Nous les exilés de La Réunion, à toutes les victimes d'ici et d'ailleurs, d'aujourd'hui et de demain. »
Minuit moins le quart, l'unanimité
Il est près de 23h30 à Paris — 1h30 du matin à La Réunion — quand le Sénat adopte le texte à l'identique, sans amendement, scellant son adoption définitive. Porté à l'Assemblée nationale par la députée Karine Lebon (GDR) et adopté par les députés le 28 janvier, le texte avait été défendu au Sénat par la sénatrice réunionnaise Viviane Malet (LR), rapporteure. Pour elle, ce vote constitue « un acte de justice, d'apaisement, de vérité et de dignité » envers des décennies d'attente.
Les larmes de la victoire
« Quelle joie ! », lance, en larmes, Marie-Germaine Périgogne à la sortie de l'hémicycle. Adoptée en 1969 après un placement en famille d'accueil et séparée de ses frères et sœurs, elle a longtemps cru s'appeler Valérie et être née dans la Creuse — ce n'est qu'à 16 ans, en découvrant un document d'identité, puis après une longue bataille avec l'état civil, qu'elle a retrouvé son vrai nom. Son histoire, à elle seule, dit ce que la réparation doit aussi réparer : pas seulement une enfance volée, mais une identité.
Au-delà de l'émotion, ce que change la loi
Le texte crée une commission de quinze membres, dont au moins quatre anciens mineurs transplantés — deux résidant en Hexagone, deux à La Réunion —, chargée d'examiner les demandes et de superviser une politique de réconciliation entre victimes, descendants, associations, collectivités et État ; un décret en précisera le fonctionnement. Il institue une journée nationale d'hommage fixée au 18 février, en écho direct à la résolution de 2014, crée dans la Creuse un lieu de mémoire à vocation culturelle et éducative, et impose l'inscription de cette histoire dans les programmes scolaires, dans les formations des travailleurs sociaux et dans la recherche universitaire. Une allocation forfaitaire est par ailleurs ouverte aux anciens mineurs concernés — sans que son montant soit, à ce stade, précisé.
Ce vote s'inscrit dans une séquence mémorielle que l'État construit par étapes : après la loi de 2005 sur les rapatriés d'Afrique du Nord et celle de 2022 sur les harkis, le texte du 16 juin en constitue un troisième jalon. Mais l'unanimité affichée à Paris s'est aussitôt fissurée à La Réunion, où chaque sensibilité politique revendique la paternité de la victoire : la gauche locale rappelle que c'est la résolution portée par Éricka Bareigts en 2014, bien avant le vote d'aujourd'hui, qui avait ouvert la brèche. Signe que la mémoire, une fois actée par la loi, devient aussitôt un objet de pouvoir.
Reste, surtout, l'épreuve des faits : le montant réel de l'allocation, le rythme des décrets d'application, l'inscription effective de cette histoire dans les classes. Et reste, en arrière-plan, ce que le détour par le Bumidom rappelle sans le dire : que la Creuse n'est qu'un chapitre d'une histoire plus large, celle d'un État qui a longtemps géré les populations de ses outre-mer comme une variable démographique à déplacer plutôt que comme des citoyens à servir — la Réunion hier, les Antilles au même moment, par les mêmes circuits administratifs. Soixante ans après les premiers départs, la reconnaissance est votée. La réparation, elle, reste à construire.