D'autres termes circulent souvent dans ce type de débat, et il faut les traiter avec précision. Ghetto est historiquement associé à des populations enfermées ou contraintes dans un espace donné — les Juifs du ghetto de Venise n'avaient pas choisi d'y être. Appliquer ce mot à Orania serait inexact, et même contre-productif. Communautarisme est un concept si peu stabilisé, si chargé politiquement dans le contexte français, qu'il ne produit plus d'analyse — il produit du bruit. Séparatisme renvoie à une rupture politique avec l'État central, ce qui ne décrit pas exactement la situation d'Orania, qui s'appuie au contraire sur la Constitution pour légitimer son existence. Ces mots ne sont donc pas interchangeables, et les convoquer ensemble sans distinction affaiblirait le propos. C'est ségrégation qui tient. Les autres, non.
On pourrait objecter — et ce serait légitime — que l'absence de ce terme dans la dépêche AFP relève moins d'un biais que d'une norme professionnelle. Les agences de presse ont tendance à privilégier la description factuelle plutôt que la qualification idéologique, surtout sur des sujets politiquement sensibles. Laisser les faits parler d'eux-mêmes est une règle du métier, pas nécessairement un aveu. Cette explication est sérieuse, et elle mérite d'être prise au sérieux.
Mais elle se retourne sur elle-même dès qu'on la pousse un peu. Si la neutralité descriptive est la norme appliquée par l'AFP, elle devrait l'être de façon cohérente, indépendamment de la composition des communautés décrites. Or ce n'est pas ce qu'on observe. Le mot ségrégation — et plus largement le registre de la qualification — n'est pas absent du lexique des agences. Il est sélectivement absent. Il apparaît ou disparaît selon des variables que la norme professionnelle seule ne suffit pas à expliquer. C'est cet écart-là, plus que l'absence d'un mot en particulier, qui mérite d'être interrogé.
Il faudrait, pour en faire une démonstration rigoureuse, construire un corpus comparatif : comment les mêmes médias traitent-ils d'autres communautés à logique séparative — communautés ultra-orthodoxes, villages religieux fermés, zones autonomes autochtones ? Utilisent-ils systématiquement un registre plus doux pour les communautés blanches, ou appliquent-ils le même vocabulaire descriptif à toutes ? Ce travail dépasse le cadre de cet article. Et il serait malhonnête de prétendre trancher sans lui. Ce que nous posons ici est donc une hypothèse — plausible, étayée par les faits disponibles, mais une hypothèse. Celle d'un double standard sémantique dont Orania constitue un cas d'école possible, pas une preuve définitive.
Ce qui est certain, en revanche, c'est que le choix des mots n'est jamais neutre. Décrire Orania comme un phalanstère, une bourgade ou un microcosme, c'est faire un choix. Comme c'en est un que de ne pas écrire ségrégation dans un article sur une communauté fondée par le gendre de l'architecte de l'apartheid, dans le pays dont le nom est lui-même devenu, dans toutes les langues du monde, le synonyme de la ségrégation institutionnelle. Ce n'est pas nécessairement un mensonge. C'est peut-être quelque chose de plus banal et, pour cette raison même, de plus intéressant : une habitude de regard. Une manière de nommer certains phénomènes et d'en euphémiser d'autres. Non parce qu'un rédacteur l'aurait décidé, mais parce que certaines catégories paraissent naturelles tandis que d'autres restent impensées. Or c'est précisément là que le langage médiatique mérite d'être interrogé : non lorsqu'il déforme les faits, mais lorsqu'il choisit, souvent sans même s'en rendre compte, la manière dont ils seront perçus.
"Lire la dépêche AFP ici."