À LA UNE

Lancement de l'ECO la monnaie commune de la CEDEAO pour 2027

Réunis à Lungi, en Sierra Leone, les chefs d'État de la CEDEAO ont réaffirmé leur ambition de lancer la monnaie unique ECO en 2027 — mais en acceptant, cette fois, de composer avec les réalités du terrain plutôt qu'avec le calendrier. Le sommet de Lungi n'a pas produit de rupture spectaculaire, mais un ajustement de méthode qui en dit long sur l'état réel du projet monétaire ouest-africain. Les dirigeants de la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest ont confirmé l'objectif de 2027 pour le lancement de l'ECO, tout en actant un principe qui aurait pu être énoncé bien plus tôt : seuls les pays remplissant les critères de convergence macroéconomique entreront dans le dispositif au démarrage. Les autres suivront, accompagnés, à leur rythme. Une convergence qui reste le nœud du problème Ce basculement vers une entrée progressive n'est pas un simple ajustement technique. Il acte l'échec, au moins provisoire, d'une approche unifor...

Quand l'Afrique s'écrit elle-même : « The Polygamist » de Netflix, miroir d'un continent qui reprend la parole

Depuis le 12 juin 2026, la série sud-africaine tirée du roman de la Zimbabwéenne Sue Nyathi cartonne à l'échelle mondiale. Au-delà du succès d'audience, c'est un moment de souveraineté narrative que le continent africain est en train de vivre — et l'Europe ferait bien de s'en saisir pour revoir ses propres préjugés.

Il y a des succès qui ne sont pas que des chiffres. En moins d'une semaine, The Polygamist a enregistré deux millions de vues, grimpé jusqu'à la troisième place du Top 10 mondial Netflix toutes langues non-anglaises confondues, et atteint la première place dans des pays aussi divers que l'Afrique du Sud, le Nigeria, la France, la Belgique ou encore la Jamaïque. Un roman zimbabwéen, adapté en série sud-africaine, numéro un en France. La salle de rédaction européenne qui n'y voit qu'un fait divers de plateforme passe à côté de l'essentiel. 

Un livre refusé, une histoire qui revient par la grande porte

Le roman dont est tirée la série avait d'abord été rejeté par les grands éditeurs. Sue Nyathi l'avait auto-publié en 2012, après une décennie de refus du circuit mainstream, avant que le bouche-à-oreille ne lui construise son lectorat, et que Netflix n'y voie finalement ce que l'industrie éditoriale avait raté : une œuvre fondatrice. Il aura fallu attendre 2026, soit plus de treize ans après les premières tentatives d'adaptation, pour que la plateforme transforme l'ouvrage en série événement. Ce délai lui-même dit quelque chose : les récits africains, pour accéder à la diffusion mondiale, doivent prouver leur légitimité plusieurs fois de suite là où d'autres n'ont à la prouver qu'une. 

Née au Zimbabwe, Nyathi a écrit ce roman comme une anatomie de la dépendance économique des femmes envers un seul homme riche. L'adaptation hérite de cet argument sans le diluer. La série ne raconte pas la polygamie comme un exotisme à décortiquer pour le regard extérieur. Elle la raconte de l'intérieur, par les femmes qui en habitent les marges et les silences. La série adapte le roman en confiant la narration aux femmes tour à tour, et non au mari qui les rassemble. Ce choix survit au passage à l'écran : Jonasi Gomora reste le centre de gravité, mais la série est conçue pour le regarder de l'extérieur, à travers Joyce et celles dont les arrangements privés tiennent toute la structure debout. 

La polygamie, institution incomprise d'un seul côté de la Méditerranée

C'est ici que le regard européen achoppe régulièrement. La polygamie est en Europe un sujet-repoussoir, réductible à l'arriération ou à l'islamisme selon les camps, rarement analysée dans sa profondeur historique et sociale. Or ce que la série de Sue Nyathi met en lumière, ce n'est pas la polygamie comme simple pratique maritale — c'est sa mutation sous l'effet de l'urbanisation et du capitalisme. Pendant des siècles, la polygamie africaine a fonctionné dans un cadre transparent : un homme épousait plusieurs femmes, tout le monde le savait, la coépouse avait un rang, un rôle, un espace dans la maison. Ce n'était pas un secret de famille, c'était une institution sociale. La génération actuelle de femmes africaines urbaines, elle, n'est plus celle qui a accepté la cohabitation. Ce glissement — de l'institution assumée au mensonge privatisé — est au cœur de la série. Jonasi Gomora n'est pas un polygame traditionnel : il est le produit d'une époque qui a perdu le cadre sans perdre la pratique. 

The Polygamist met en scène la version moderne et sauvage de la polygamie : celle des maîtresses introduites de force dans l'équation, des enfants cachés, de la manipulation financière. Ce n'est pas un plaidoyer, ni une condamnation. C'est une mise en récit complexe que les chaînes européennes auraient le plus grand mal à produire, précisément parce qu'elles ne disposent pas des outils culturels pour le faire sans réduire. 

Zimbabwe-Johannesburg-le monde

La production a déclenché une vague de célébration à travers l'Afrique australe et au-delà, les auteurs et figures publiques saluant une percée historique pour la narration africaine sur les plateformes mondiales. La maison de production Stained Glass Productions, connue pour des succès populaires sud-africains comme Uzalo ou The Wife, a porté l'adaptation avec Akin Omotoso à la réalisation et Gugu Zuma-Ncube à la production exécutive — des noms qui circulent depuis longtemps dans l'industrie audiovisuelle africaine et qui n'avaient pas attendu Netflix pour exister. 

C'est peut-être cela, le fait le plus significatif. The Polygamist n'est pas une série africaine faite pour le regard occidental. Elle est faite par et pour un public africain, et c'est précisément pour ça qu'elle traverse les frontières. À Johannesburg, à Lagos, à Nairobi — et apparemment à Paris et Bruxelles aussi. Sue Nyathi alerte désormais sur Instagram contre les copies piratées de son roman vendues à Nairobi, preuve que la demande déborde les circuits officiels. Quatorze ans après un premier refus éditorial, son histoire est en train d'aller plus loin qu'elle ne l'avait imaginé.

La question qui reste ouverte : combien d'autres manuscrits africains attendent encore dans un tiroir, faute d'un système qui sache les reconnaître à temps ?


The Polygamist, 22 épisodes, disponible sur Netflix depuis le 12 juin 2026. Roman original de Sue Nyathi (2012). Produit par Stained Glass Productions (Afrique du Sud).