Le 28 mai 2026, l'Assemblée nationale française abrogeait à l'unanimité le Code Noir. Une semaine plus tôt, Emmanuel Macron prononçait publiquement le mot "réparations" pour la première fois de sa présidence. Deux mois auparavant, la France s'abstenait au vote d'une résolution onusienne portée par le Ghana qualifiant la traite des Africains de crime le plus grave contre l'humanité. Ces trois faits, mis bout à bout, dessinent une politique. Pas celle qu'on croit.
Il faut lire ces événements dans l'ordre pour en saisir la logique. Le 25 mars 2026, l'Assemblée générale de l'ONU adoptait une résolution portée par le Ghana au nom du Groupe des États africains, qualifiant la traite transatlantique des Africains réduits en esclavage de "plus grave crime contre l'humanité". Le texte recueillait 123 voix pour, 3 contre et 52 abstentions. Les pays européens et le Royaume-Uni faisaient partie des abstentionnistes, mettant en garde contre une possible "mise en concurrence" des tragédies historiques. Les États-Unis votaient contre, jugeant la résolution "hautement problématique". La France, elle, s'abstenait — soulevant l'indignation des élus ultramarins. À l'Assemblée nationale, le député de Guadeloupe Max Mathiasin évoquait l'indignation des peuples ultramarins et dénonçait une faute politique. Le gouvernement défendait une position fondée sur le refus de hiérarchiser les crimes contre l'humanité.
Puis vinrent les gestes symboliques. Le 21 mai 2026, lors d'une cérémonie à l'Élysée marquant le 25e anniversaire de la loi Taubira, Emmanuel Macron soutenait l'abrogation du Code Noir et évoquait longuement sa réflexion "inachevée" sur la question des "réparations". Pour Macron, les réparations passent d'abord par la "reconnaissance" et ne pourront jamais être "totales". Une semaine plus tard, le 28 mai, l'Assemblée nationale votait à l'unanimité l'abrogation formelle de ce corpus de textes royaux datant du XVIIe siècle qui avait régi l'esclavage dans les colonies françaises pendant deux siècles.
La séquence est habile. Elle donne à voir une France en mouvement sur la question mémorielle, sans engager le moindre centime de restitution. C'est précisément ce que l'intellectuelle zimbabwéenne Panashe Chigumadzi, rapporteure du comité d'experts de l'Union africaine sur les réparations, nomme l'exception africaine : la capacité de l'Occident à multiplier les gestes de reconnaissance tout en évitant structurellement toute restitution réelle.
L'argument de Chigumadzi mérite d'être posé dans toute sa rigueur. L'Occident a prouvé, à de nombreuses reprises, qu'il sait verser des réparations — quand il s'agit de compenser la perte de ce qu'il considère comme sa propriété. En 1833, l'Empire britannique versait 20 millions de livres sterling aux esclavagistes pour leurs "biens perdus" lors de l'abolition. En 1952, l'Allemagne signait l'accord de Luxembourg avec Israël. En 1988, les États-Unis indemnisaient les Américains d'origine japonaise internés pendant la Seconde Guerre mondiale. L'exception africaine n'est donc pas une absence de volonté générale de réparer — c'est un refus spécifique et structurel de reconnaître les peuples noirs comme souverains, c'est-à-dire comme titulaires d'un droit à réparation au sens du droit international.
Le cas haïtien est l'illustration la plus brutale de cette logique. En 1825, la France extorquait à Haïti 150 millions de francs en compensation de la "perte" de ses esclaves — ce qu'elle considérait comme une propriété. La première république noire du monde occidental payait ainsi pendant plus d'un siècle le prix de sa propre liberté, une dette qui n'a jamais été remboursée. Quand en 2003 le président Aristide réclamait 21 milliards de dollars de restitution, la réponse fut un coup d'État soutenu par les États-Unis et la France. La question des réparations, dans ce cadre, n'est pas séparable de celle de la souveraineté : on ne rembourse pas sa propriété.
C'est sur cette faille que la résolution ghanéenne opérait. En inscrivant la traite dans la catégorie des crimes les plus graves contre l'humanité, elle posait les bases juridiques d'une obligation de réparation. Le président ghanéen John Dramani Mahama, s'exprimant avant le vote au nom du Groupe africain, affirmait "se rassembler solennellement et solidairement pour proclamer la vérité et poursuivre le chemin vers la guérison et la justice réparatrice". L'UE répondait en qualifiant le principe juridique invoqué — "un crime ne se corrompt pas" — de simple "jurisprudence régionale" hors du champ universel du droit international. L'ironie est saisissante : le droit international lui-même est né du traité de Westphalie de 1648, accord régional européen universalisé ensuite par la force coloniale. L'universel, en droit comme ailleurs, a une géographie.
Ce que la France a fait en mai 2026 s'inscrit dans cette tension. Abroger le Code Noir est un acte juste et nécessaire — le maintien en vigueur d'un texte réduisant des êtres humains à des "meubles" constituait une offense réelle. Mais l'abrogation sans restitution est un geste qui referme symboliquement une plaie sans en traiter la cause. Macron prononce le mot "réparations" dix fois dans un discours, puis précise qu'elles ne pourront jamais être "totales" et qu'elles passent d'abord par la "reconnaissance". Il propose une commission, un mémorial — et esquive soigneusement la question du remboursement de la dette haïtienne de 1825, la plus chiffrée, la plus documentée, la plus incontestable de toutes.
L'argument géopolitique sous-jacent n'est pas difficile à lire. La France sort affaiblie d'une série d'expulsions à travers le Sahel. Le sommet Africa Forward de Nairobi en mai 2026 signalait une tentative de reconquête diplomatique. Dans ce contexte, prononcer le mot "réparations" coûte peu et peut rapporter beaucoup en capital symbolique. Ce que Chigumadzi formule sans détour : "La France annonce des réparations sans versement — invoquant le langage de la justice tout en s'en dispensant — au moment même où les revendications africaines croissantes de souveraineté menacent ses intérêts économiques."
Pour les Antillais, les Guyanais, les Réunionnais — dont les élus ont été parmi les premiers à dénoncer l'abstention française à l'ONU — cette séquence a une résonance particulière. Ils sont citoyens français, héritiers directs de l'esclavage codifié par le texte qu'on vient d'abroger, et observateurs d'une France qui célèbre la mémoire de leurs ancêtres tout en refusant de voter, à l'ONU, que ce qui leur a été fait constitue le crime le plus grave contre l'humanité. L'incongruité est totale.
Le débat sur les réparations était "impensable" il y a vingt ans. Il est aujourd'hui incontournable — c'est le constat de Chigumadzi, et les événements de 2026 lui donnent raison. Mais le passage de l'impensable à l'incontournable ne garantit pas le passage au concret. Entre le mot prononcé et la restitution effectuée, il y a exactement la distance que la France, depuis 1825, s'applique à maintenir.
L'article de Panashe Chigumadzi, "L'exception africaine", est à lire dans The Guardian : theguardian.com/news/2026/jun/06/africa-exception-slavery-reparations-african-union-justice