Depuis avril, les autorités tigréennes enrôlent de force civils et mineurs dans les rangs des TDF, ressuscitant sous couvert de "réengagement volontaire" les mécanismes de coercition qu'un cessez-le-feu était censé enterrer.
Un cessez-le-feu n'est pas une paix. Le Tigré vient d'en administrer la preuve. Trois ans après la signature de l'accord de novembre 2022 qui devait mettre fin à l'une des guerres les plus meurtrières du continent depuis des décennies, la région du nord de l'Éthiopie renoue avec une pratique que le droit international qualifie sans détour : le recrutement forcé, y compris d'enfants de 15 ans à peine.
Human Rights Watch documente, à partir d'entretiens menés en juin auprès de dix-huit personnes, six cas de recrutement forcé qui dessinent une méthode plus qu'un incident. Des rafles dans les rues, sur les marchés, dans les mines d'or artisanales qui font vivre une partie de la jeunesse régionale. Des listes d'anciens combattants dressées à l'avance. Des informateurs de quartier. Des maisons visitées de nuit.
Une escalade progressive, puis une loi
La séquence est révélatrice. Avant avril, les autorités locales s'en tenaient à la persuasion : réunions publiques, lettres, appels téléphoniques adressés aux anciens combattants des Forces de défense du Tigré pour les inciter à se réengager. Fin avril, la persuasion cède la place à la coercition, avec des rafles massives. Début juin, la coercition se dote d'un cadre légal : le TPLF, le parti qui gouverne de facto la région, proclame le service militaire obligatoire.
Ce basculement du volontariat supposé vers l'obligation légale, en quelques semaines, n'a rien d'anodin. Il permet au parti de requalifier après coup une pratique déjà en cours, et de répondre aux critiques de Human Rights Watch en affirmant que ceux qui défendent le Tigré le font de leur plein gré. Le porte-parole du TPLF a ainsi réfuté les accusations de recrutement forcé peu après la publication de la loi.
Des mineurs et des enfants dans les filets
Le cas le plus documenté concerne une mine d'or artisanale près de Kola Tembien. Le 22 mai, policiers et membres des TDF ordonnent l'arrêt de l'exploitation, invoquant des projets d'investissement sur le site. Trois jours plus tard, ils reviennent, rassemblent les mineurs, en frappent certains, puis les répartissent par district d'origine. L'un d'eux raconte avoir été détenu huit heures dans un bâtiment inachevé avec cinquante à soixante autres hommes et garçons, avant d'être poussé dans un camion en direction d'un camp militaire. Un homme saute du véhicule en marche. Il ne se relève pas.
Des témoins évoquent également la présence, lors d'autres rafles, de jeunes de 16 et 17 ans emmenés aux côtés d'adultes. Le droit international est pourtant sans ambiguïté sur ce point : l'enrôlement d'enfants de moins de 15 ans dans des forces armées, qu'il soit forcé ou volontaire, constitue un crime de guerre. L'Éthiopie a ratifié en 2014 le protocole facultatif à la Convention relative aux droits de l'enfant sur ce sujet précis.
La peur comme mode de gouvernement
Ce qui frappe, dans les témoignages recueillis, c'est la manière dont la menace irrigue désormais le quotidien. Des familles entières organisent leur vie autour de la crainte d'un enlèvement : des hommes qui dorment dehors et changent d'endroit chaque nuit, des parents détenus dix jours dans des locaux administratifs pour avoir refusé de livrer leurs fils, des exils internes précipités vers Addis-Abeba, au prix de la séparation des couples.
La proclamation du TPLF prévoit par ailleurs des sanctions collectives contre les familles de déserteurs ou de réfractaires, une disposition qui constituerait elle-même une violation supplémentaire du droit international.
Une trêve sous tension, un silence international
L'accord de 2022 avait été salué comme une sortie de crise pour un conflit ayant produit son lot d'atrocités documentées des deux côtés. Trois ans plus tard, les garants de cette trêve, l'Union africaine, le Kenya, l'Afrique du Sud, les États-Unis, l'Union européenne, restent largement silencieux face à des pratiques qui rappellent les logiques de mobilisation forcée observées pendant la guerre elle-même.
Human Rights Watch appelle ces gouvernements à faire pression pour la libération des personnes recrutées de force et l'annulation de la proclamation, et demande aux mécanismes de surveillance de l'Union africaine et au Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l'homme de documenter publiquement ces exactions. Reste à savoir si cet appel trouvera un écho plus substantiel que les précédents, dans une région où l'attention internationale s'est déjà largement déplacée ailleurs.