Chaque manifestation tendue ramène son lot d'images de camions lanceurs d'eau, financés par l'argent public et mobilisés quelques jours par an. Ce que la doctrine officielle du ministère de l'Intérieur ne dit pas assez fort, chiffres à l'appui : ces engins servent déjà, ponctuellement, à combattre le feu. La vraie question n'est donc pas de créer une mutualisation inédite, mais de l'assumer et de l'étendre.
Un parc plus fourni qu'on ne le croit, mais toujours concentré
Contrairement à l'image que donnent les manifestations les plus suivies médiatiquement, le parc français de lanceurs d'eau n'est pas réduit à deux véhicules. Selon la réponse officielle du ministère de l'Intérieur à une question parlementaire de 2018, les CRS disposent de deux CCF 4000, deux CCF 6000, deux CAMIVA et trois EGIDE — soit neuf véhicules au total, auxquels s'ajoutent ceux de la gendarmerie mobile, rattachés à son groupement blindé de Satory. Un parc restreint à l'échelle du territoire national, donc, mais plus étoffé que la formule "il n'en existe que deux" ne le laisse entendre — cette dernière ne concernant que le seul modèle Kerax le plus médiatisé.
Une puissance hydraulique réelle, déjà partiellement tournée vers l'incendie
C'est là que la version officielle surprend. Le ministère de l'Intérieur confirme lui-même que ces engins servent déjà à des opérations de secours aux populations. Les CAMIVA et les EGIDE embarquent, en plus de leur citerne d'eau, un compartiment d'émulsifiant anti-incendie : une mousse capable d'étouffer un feu de barricade, de poubelles ou de véhicule. Le ministère cite un cas précis, survenu boulevard de l'Hôpital à Paris le 1er mai 2018, où un lanceur d'eau a été engagé pour éteindre des barricades en flammes, en complément — parfois en attendant — l'intervention des sapeurs-pompiers.
Autrement dit : la mutualisation entre maintien de l'ordre et lutte contre l'incendie n'est pas une idée à inventer. Elle existe, de façon embryonnaire, depuis des années, mais reste cantonnée à l'extinction de feux urbains ponctuels, jamais pensée comme un appui structurel aux services de secours en tension.
La pression de sortie, de 20 bars, est elle aussi confirmée officiellement. Mais la comparaison avec un engin dédié à l'incendie reste sans appel : un camion-citerne grande capacité (CCGC) de sapeurs-pompiers transporte entre 12 000 et 16 000 litres d'eau — contre quelques milliers de litres pour un CCF ou un CAMIVA. Un lanceur d'eau ne remplace pas un camion de pompiers ; il pourrait, au mieux, le compléter dans des situations très spécifiques.
Ce que coûte un moyen hydraulique public
Les pompiers des Pyrénées-Orientales ont réceptionné en 2025 deux nouveaux CCGC de 16 000 litres, facturés 350 000 euros chacun, financement départemental et communal à l'appui. À l'échelle nationale, la Fédération nationale des sapeurs-pompiers de France estime qu'il faudrait faire passer le parc de camions-citernes feux de forêt d'environ 3 700 à 10 000 unités en dix ans pour répondre à la multiplication des feux de végétation — une estimation reprise en 2022 par un rapporteur spécial à l'Assemblée nationale, qui réclamait déjà plus de transparence budgétaire sur le sujet.
Le coût d'acquisition d'un lanceur d'eau de maintien de l'ordre, lui, n'est toujours pas rendu public par le ministère de l'Intérieur. Douze ans après l'entrée en service du Kerax, aucun rapport budgétaire consultable ne documente précisément ce que coûtent ces véhicules à l'achat ni à l'entretien — alors même que leur base blindée, leur lame de dégagement et leur système de visée électronique les placent structurellement au-dessus du coût d'un simple camion-citerne.
La mutualisation, une doctrine qui existe déjà ailleurs
Ce qui manque, ce n'est donc pas le principe : la Direction opérationnelle des services techniques et logistiques de la Préfecture de police de Paris revendique elle-même une doctrine de mutualisation de ses engins lourds — lanceurs d'eau compris — entre plusieurs directions selon les besoins. Le principe administratif existe. Ce qui n'existe pas, c'est son extension organisée aux services de secours, au-delà du cas ponctuel du feu de barricade.
Une fréquence d'usage concentrée sur quelques journées par an
L'emploi des lanceurs d'eau reste soumis à un cadre légal strict, rappelé par une instruction ministérielle du 21 avril 2017 : autorisation de l'autorité habilitée, sommations d'usage, critères de nécessité et de proportionnalité. Un usage donc concentré sur un nombre restreint de journées de tension par an, le reste du temps laissant un parc coûteux immobilisé en caserne.
Et si la mutualisation devenait la norme, pas l'exception ?
La véritable question n'est donc pas de savoir s'il faut inventer un usage mixte pour ces véhicules — le ministère de l'Intérieur documente lui-même des précédents. Elle est de savoir pourquoi cette mutualisation reste informelle, non chiffrée, et cantonnée aux feux urbains, alors que des situations de plus en plus fréquentes — incendie entraînant l'évacuation d'un quartier, catastrophe naturelle, accident industriel — mobilisent simultanément police, gendarmerie et pompiers.
Plutôt que de transformer les véhicules existants dans l'urgence, les futurs engins publics pourraient être pensés dès la conception comme des plateformes modulaires, équipables selon la mission. Le doublement programmé du parc de camions-citernes forestiers montre que l'État est déjà prêt à investir massivement dans les moyens hydrauliques. Reste à savoir si cet investissement continuera à se faire par silos administratifs étanches, ou en assumant enfin, budget à l'appui, une doctrine de mutualisation qui, dans les faits, a déjà commencé.
À l'heure où les incendies gagnent du terrain et où les moyens publics sont constamment comptés, la question mérite d'être posée sans détour : faut-il continuer à financer des équipements publics pour une seule crise, quand l'État reconnaît lui-même, sans le formaliser, qu'ils peuvent en couvrir deux ?