Le pétrole, les minerais, les terres rares : l'Afrique a longtemps vu ses matières premières quitter le continent sans que la richesse qu'elles génèrent y revienne. Aujourd'hui, une nouvelle ressource fait l'objet des mêmes convoitises, invisible celle-là, contenue dans quelques milliards de lettres génétiques. Washington multiplie les accords bilatéraux pour accéder aux données pathogènes africaines, ravivant un contentieux né pendant la pandémie de Covid-19 et jamais refermé.
Une ressource qu'on ne voit pas
Quand un nouveau virus ou une nouvelle bactérie apparaît quelque part sur le continent, les scientifiques locaux le prélèvent, l'analysent, puis séquencent son génome. Ce travail produit ce que l'on appelle des données pathogènes : le code génétique complet de l'agent infectieux, ses mutations, la manière dont il se propage, et les données cliniques des personnes touchées. Ces informations sont ensuite partagées avec les bases de données scientifiques mondiales, consultables par les laboratoires et les industriels du monde entier.
Ce ne sont, en apparence, que des informations scientifiques. En réalité, elles constituent aujourd'hui l'une des matières premières les plus stratégiques de l'industrie pharmaceutique mondiale. Car c'est à partir de ces données que les chercheurs développent un vaccin, conçoivent un test de dépistage, mettent au point un traitement ou anticipent l'apparition d'un nouveau variant. Le Covid-19 en a offert la démonstration la plus spectaculaire : quelques jours après l'identification du SARS-CoV-2, son génome circulait déjà dans la communauté scientifique mondiale. Quelques mois plus tard apparaissaient les premiers vaccins à ARN messager. Sans données pathogènes, il n'y a pas de réponse médicale rapide, et celui qui les détient en premier prend une avance scientifique, industrielle et commerciale considérable.
Le précédent qui n'est jamais passé
C'est précisément de cette mécanique qu'est né le contentieux actuel. Pendant la pandémie, plusieurs pays africains ont joué le jeu de la coopération scientifique internationale et partagé rapidement les séquences génétiques des variants qu'ils identifiaient. En retour, l'Afrique n'a reçu les vaccins produits grâce à ces données que très tardivement, pendant que les pays riches administraient parfois une troisième ou une quatrième dose à leur population. Ce déséquilibre a un nom que les chercheurs emploient sans détour : la « science parachutée », soit l'extraction de données ou d'échantillons dans des pays peu dotés en ressources, sans que leurs populations en soient créditées ni compensées.
Cinq ans plus tard, ce précédent structure entièrement la méfiance avec laquelle les gouvernements africains abordent les nouveaux accords proposés par Washington.
L'Amérique change de méthode
Depuis le démantèlement de l'agence d'aide au développement USAID, l'administration Trump a entièrement reconfiguré la manière dont les États-Unis distribuent leur aide sanitaire à l'étranger, sous l'étiquette « America First ». Plutôt que de financer des programmes multilatéraux, elle négocie désormais des accords bilatéraux, pays par pays, appelés Health Cooperation Framework ou Global Health Agreement. Le Kenya a été le premier à signer, le 4 décembre 2025, un accord sur cinq ans estimé entre 1,6 et 2,5 milliards de dollars, présenté comme un renforcement de la lutte contre le VIH, la tuberculose, le paludisme et de la préparation aux pandémies. Le Rwanda et l'Ouganda ont suivi, avec des accords respectivement évalués à 228 millions et 2,3 milliards de dollars. La République démocratique du Congo a signé à son tour un partenariat sanitaire stratégique évalué à 1,2 milliard de dollars. D'autres accords sont attendus dans les mois à venir, dessinant une nouvelle carte des relations sanitaires entre Washington et le continent.
Le point commun de tous ces textes, c'est qu'ils conditionnent le versement des fonds à un accès rapide et étendu aux données sanitaires du pays signataire, y compris aux informations sur les pathogènes susceptibles de déclencher une épidémie. Une enquête menée par ProPublica sur plusieurs de ces accords, restés non publics jusqu'ici, révèle l'ampleur de ce qui est demandé : accès direct aux systèmes nationaux de gestion des entrepôts sanitaires, de surveillance épidémiologique, de gestion pharmaceutique et de laboratoires. Une lettre adressée par des organisations de la société civile aux chefs d'État africains précise que ces obligations de partage peuvent rester en vigueur jusqu'à vingt-cinq ans, et que les États-Unis conservent un accès aux systèmes de données pendant dix années supplémentaires même après la fin officielle de l'accord.
La fronde s'organise
Cette asymétrie a fini par provoquer des résistances ouvertes. Fin février, le Zimbabwe s'est retiré des négociations portant sur un accord de 367 millions de dollars, invoquant des préoccupations sur les données sensibles et un déséquilibre des termes. La Zambie a de son côté contesté une partie des clauses de son propre accord. Le directeur général d'Africa CDC, l'agence sanitaire de l'Union africaine, Jean Kaseya, a publiquement reconnu de sérieuses inquiétudes concernant les données et le partage des pathogènes dans ces textes, tout en précisant qu'il respectait la souveraineté de chaque État pour décider de signer, refuser ou renégocier. Il a assuré que son agence se tenait prête à accompagner tout pays souhaitant revoir les termes de son accord avec Washington.
Le point que critiquent le plus fermement les experts en santé publique et en protection des données, c'est l'absence de garantie explicite : rien n'assure aux populations africaines qu'elles pourront accéder aux médicaments ou aux vaccins mis au point à partir des échantillons prélevés sur leur territoire. Une chercheuse du Carnegie Endowment for International Peace résume le problème : une fois les données récupérées par des entreprises, leur valeur est captée sans que les populations concernées puissent savoir comment elles seront exploitées. Plusieurs analystes qualifient désormais ce mécanisme de colonialisme numérique, une manière de faire écho, avec le langage des données, aux formes plus anciennes d'extraction de ressources.
Un cadre multilatéral déjà négocié, et court-circuité
Ce que ces accords bilatéraux mettent en tension, c'est un travail diplomatique mené depuis plusieurs années au sein de l'Organisation mondiale de la santé. Après le Covid-19, les États membres ont négocié un accord-cadre sur les pandémies, dont une annexe est spécifiquement consacrée à l'accès aux pathogènes et au partage des bénéfices, un système connu sous le sigle PABS. L'objectif de ce mécanisme multilatéral est simple dans son principe : tout pays qui partage rapidement des données sur un pathogène doit recevoir, en contrepartie, une garantie d'accès aux vaccins, traitements et diagnostics qui en seront issus, ainsi qu'un transfert de technologie permettant de développer des capacités de production locales.
Le Groupe Afrique, une coalition de quarante-sept pays qui négocie d'une seule voix dans ces discussions à l'OMS, a porté une position commune exigeant que ce partage des bénéfices soit systématique et contraignant. Or, en signant des accords bilatéraux qui n'offrent aucune des garanties prévues par le futur système PABS, plusieurs pays africains risquent de fragiliser leur propre négociation collective, et d'affaiblir la solidarité entre États du Sud sur laquelle repose la force de leur position face aux grandes puissances.
C'est pour répondre à ce risque qu'Africa CDC a lancé son propre agenda, baptisé Africa's Health Security and Sovereignty Agenda, qui affirme la souveraineté du continent sur ses données sanitaires et pousse à sortir du modèle traditionnel donateur-bénéficiaire pour construire des partenariats véritablement pilotés par les pays africains eux-mêmes.
Une souveraineté qui ne se limite plus au sous-sol
Longtemps, les ressources considérées comme stratégiques se limitaient à ce que l'on pouvait extraire du sol : le pétrole, l'or, le coltan, les terres rares. La bataille qui se joue aujourd'hui autour des données pathogènes prouve que cette définition a changé. Celui qui possède l'information scientifique détient une partie de la capacité à répondre à la prochaine pandémie, mais aussi à déposer des brevets, à fabriquer des vaccins et à en tirer des profits considérables sur un marché pharmaceutique mondial qui pèse plusieurs centaines de milliards de dollars.
C'est pourquoi de plus en plus d'États africains entendent désormais négocier l'accès à leurs données comme ils négocieraient l'exploitation de leurs ressources naturelles : avec des contreparties précises, des délais limités, et la garantie que la richesse produite ne reparte pas intégralement vers le Nord. Le vrai débat, au fond, dépasse largement la santé publique. Il pose une nouvelle fois la question qui traverse toutes les relations entre le continent africain et ses partenaires occidentaux : qui bénéficie réellement de la richesse tirée des ressources africaines. Hier, cette richesse prenait la forme de l'or ou du cacao. Aujourd'hui, elle peut tenir dans le génome d'un virus. Et cette fois, une partie du continent semble déterminée à ne plus la céder sans en négocier le prix.