Classée pays le plus pacifique des Caraïbes par l'Indice mondial de la paix, la Jamaïque voit converger deux discours : celui, indépendant, de l'Institut pour l'économie et la paix, et celui, politique, du gouvernement Holness. Une rencontre de calendrier qui interroge autant qu'elle rassure.
Le timing a des allures de mise en scène, même s'il n'en est rien. À moins de vingt-quatre heures d'intervalle, deux voix distinctes ont livré le même constat sur l'état sécuritaire de la Jamaïque. D'un côté, l'Institut pour l'économie et la paix (IEP), think tank indépendant et non partisan qui publie chaque année son Indice mondial de la paix, plaçait l'île au 70ᵉ rang mondial sur 163 États et territoires étudiés — et, surtout, au rang de pays le plus pacifique des Caraïbes. De l'autre, le ministre de la Sécurité nationale, le Dr Horace Chang, annonçait au Parlement, lors de la clôture du débat sectoriel 2026/27, que la Jamaïque était en passe de connaître l'une de ses années les plus sûres de l'histoire moderne.
Un classement qui redessine la hiérarchie régionale
Avec un score global de 1,919 — en légère dégradation de 0,030 point par rapport à l'édition précédente, ce qui lui coûte une place au classement mondial — la Jamaïque devance nettement ses voisins immédiats : Trinité-et-Tobago se classe 79ᵉ, la République dominicaine 89ᵉ, Cuba 109ᵉ, tandis qu'Haïti ferme la marche régionale à la 142ᵉ place, confirmant son statut de pays le moins pacifique de la zone. L'IEP explique cette performance jamaïcaine par d'excellents résultats dans la catégorie des conflits en cours, reflet d'un faible niveau de tensions internes et externes, ainsi que par un score solide en matière de militarisation. Le bémol vient du volet sécurité proprement dit, où l'île perd des points — conséquence, selon le rapport, d'un ouragan dévastateur survenu l'an dernier, générateur d'instabilité et d'un sentiment de sécurité affaibli. Sans surprise, le podium mondial reste une affaire européenne : l'Islande conserve sa première place pour la dix-neuvième année consécutive, avec un score de 1,161, suivie de la Nouvelle-Zélande, de la Suisse, de la Slovénie et de l'Irlande.
Le langage des chiffres, version gouvernementale
Devant la Chambre des représentants, Horace Chang, vice-premier ministre et député de St James North Western, a construit son intervention sur une batterie de statistiques. Au 29 juin, les homicides enregistraient un recul de 23 % par rapport à la même période en 2025. Si la tendance se confirme, l'année pourrait se clore sous la barre des 600 homicides — un seuil qui, selon le ministre, semblait « hors de portée » il y a encore quelques années. Fin 2025 déjà, la Jamaïque avait comptabilisé 674 meurtres, un chiffre passé sous les 700 pour la première fois en plus de trente-deux ans. Le taux national d'homicides, lui, serait passé de 40 pour 100 000 habitants en 2024 à 24 pour 100 000 en 2025, soit une baisse de 41 %, que Chang qualifie de tournant plutôt que d'amélioration marginale. Le ministre attribue ces résultats à un faisceau de facteurs structurels : le projet ROC de reconstruction et de réhabilitation des commissariats, un cycle de recrutement et de promotion inédit au sein de la police jamaïcaine, l'extension du réseau de vidéosurveillance JamaicaEye, ainsi que le renforcement d'institutions comme l'Agence de lutte contre le crime organisé et la corruption ou l'Équipe jamaïcaine d'intervention en cas de cyberincident. Le volet correctionnel n'est pas en reste, avec un taux de récidive passé de 41 % à 27 %, présenté comme la baisse la plus significative de l'histoire récente du pays.
Entre validation externe et récit national
Ce que Chang formule en creux, c'est une équation politique classique des Caraïbes postcoloniales : la légitimité intérieure d'un gouvernement se mesure aussi à sa capacité à obtenir une reconnaissance extérieure, chiffrée, labellisée par une institution jugée neutre. L'Indice mondial de la paix, construit à partir de 23 indicateurs répartis entre sécurité sociétale, conflits en cours et militarisation, fonctionne ainsi comme un instrument de validation qui échappe, en théorie, aux logiques électorales locales. Reste que la question de la mémoire régionale demeure entière : une île longtemps associée, dans l'imaginaire médiatique occidental, à la violence urbaine et au trafic, se retrouve aujourd'hui en position de leader continental sur la paix — un renversement narratif qui mériterait, au-delà des chiffres, une lecture sur la manière dont les Caraïbes anglophones parviennent, ou non, à faire entendre ce type de contre-récit hors de leurs frontières.