À l'approche des élections de 2027, le pouvoir kényan n'a plus besoin de réprimer directement. Il lui suffit de payer, entre 500 et 1 000 shillings la journée, des jeunes sans avenir pour faire le sale travail à sa place — pendant que la police regarde ailleurs.
Au Kenya, la répression politique a un tarif. Selon une étude du cabinet nairobien Odipo Dev, un conseiller municipal paie environ 4 dollars la journée pour mobiliser un « goon » ; un député, le double. Ce sont ces voyous engagés à la tâche qui dispersent les rassemblements d'opposants, cassent les manifestations et intimident les défenseurs des droits civiques — pendant que la police, selon plusieurs témoignages recueillis par l'AFP, regarde ailleurs, voire coopère activement.
Un système, pas une bavure
Demas Kiprono, qui dirige la Commission internationale des juristes au Kenya, décrit une prolifération organisée de ces bandes payées par des acteurs politiques pour porter atteinte aux droits d'autrui. Ce n'est pas une anomalie ponctuelle. L'année dernière, lors des manifestations antigouvernementales, des centaines de « goons » ont opéré aux côtés des forces de l'ordre avant de se livrer à des pillages dans le centre de Nairobi. Des images de vidéosurveillance ont montré des policiers en uniforme se déplacer aux côtés d'un gang armé lors de l'irruption dans l'église All Saints, où se tenait une réunion sur les droits civiques. Ce mois-ci encore, un rassemblement de l'opposition a été attaqué par des hommes armés, faisant un mort, sous le regard impassible de policiers postés en périphérie. La police dément officiellement toute collaboration, évoquant des agents isolés faisant l'objet d'enquêtes. Les images disent autre chose.
La matrice Ruto
Ce système n'est pas né d'hier. Dans les années 1990, le président Daniel arap Moi avait mis sur pied le mouvement Youth for Kanu '92 pour mobiliser des soutiens électoraux, accusé à l'époque d'achat de voix et de violences organisées. L'un de ses organisateurs s'appelait déjà William Ruto — aujourd'hui président du Kenya. Ruto avait ensuite été inculpé par la Cour pénale internationale pour son rôle dans les violences électorales de 2007-2008, une procédure qui s'était effondrée après des accusations d'intimidation de témoins. Depuis son élection en 2022, le recours aux hommes de main aurait atteint, selon un des voyous interrogés par l'AFP, son niveau le plus intense, en particulier pour réprimer les manifestations de jeunes nées de la crise économique et de la corruption.
Le vrai carburant : la misère, pas l'idéologie
Aucun des hommes interrogés par l'AFP ne défend une cause. La Banque mondiale estime que 800 000 jeunes Kényans arrivent chaque année sur un marché du travail qui ne compte que 100 000 emplois formels disponibles. Marius, 27 ans, élevé par une mère célibataire dans le bidonville de Korogocho, rêvait de devenir chirurgien avant que les frais de scolarité n'y mettent fin ; il a perdu cinq dents dans une bagarre commanditée par un politicien. Daniel, 28 ans, diplômé en criminologie, explique qu'au Kenya un premier emploi s'achète autant qu'il se mérite — et que sa famille n'avait ni l'argent ni les relations pour cela. Les deux hommes savent qu'ils sont instrumentalisés. Aucun n'a les moyens de refuser.
Une abstraction de classe
C'est peut-être le point le plus dérangeant de ce système : les préoccupations des ONG de défense des droits, largement issues de la classe moyenne urbaine, restent lointaines pour ceux qui vivent de cette violence. Pour Marius, rejoindre la cause des manifestants reviendrait à se couper d'une des rares sources de revenu accessibles. La fracture n'est donc pas seulement entre pouvoir et opposition, mais entre deux Kenya qui n'habitent pas le même rapport au risque, à la survie et à la dignité.
Ce que 2027 annonce déjà
Hussein Khalid, de l'organisation Vocal Africa, résume l'enjeu : si cette dynamique se poursuit, le Kenya n'aura pas d'élections libres et pacifiques en août 2027. Le système ne repose pas sur une poignée de politiciens corrompus, mais sur une économie de la précarité qui transforme le désespoir en service monnayable — et sur une police dont l'inaction, qu'elle soit complaisance ou consigne, revient au même pour ceux qui en subissent les conséquences.