En Ituri, dans l'est de la République démocratique du Congo, la dix-septième épidémie d'Ebola que connaît le pays depuis 1976 progresse plus vite qu'aucune autre avant elle. Face à une contagion que The Economist qualifie déjà d'incontrôlable, ce ne sont pas seulement les moyens qui manquent : ce sont les salaires des soignants eux-mêmes qui n'arrivent pas.
Moïse Bulabantu a 38 ans, un dispensaire vétuste en périphérie de Bunia, et pour tout équipement de protection contre le virus Ebola : des gants. Seul agent de santé publique d'un district de plus de 40 000 habitants, cet infirmier reçoit chaque jour des patients fiévreux, parfois pris de vomissements, sans savoir s'il a affaire à un simple palu ou au virus qui ravage sa province. « Nous n'arrêtons pas de demander mais nous n'avons toujours rien reçu », résume-t-il. Sa situation n'a rien d'isolé : elle est le quotidien de toute la province d'Ituri, épicentre d'une épidémie que les autorités congolaises peinent à contenir depuis trois mois.
Une progression plus rapide que toutes les précédentes
Le premier cas remonte au 24 avril, un homme mort trois jours après l'apparition des symptômes. Il faudra près de trois semaines et des tests d'abord négatifs — car ciblant la mauvaise souche du virus — avant que Kinshasa ne déclare officiellement l'épidémie, le 15 mai. Deux jours plus tard, l'Organisation mondiale de la santé la classe en urgence de santé publique de portée internationale. En cause : le virus Ebola-Bundibugyo, une souche pour laquelle aucun vaccin n'a encore fait ses preuves, contrairement au virus Ebola-Zaïre plus connu.
Depuis, la maladie s'est propagée à trois provinces — Ituri, Nord-Kivu, Sud-Kivu — qui comptent ensemble près de 15 millions d'habitants, entre déplacements internes massifs liés aux conflits armés et flux transfrontaliers vers le Soudan du Sud et l'Ouganda. Au 11 juillet, la RDC recensait 1 830 infections et 648 décès, plus de 90 % des cas concentrés en Ituri. Le rythme de propagation dépasse déjà celui de toutes les épidémies d'Ebola précédentes, RDC comprise — un pays qui en a pourtant connu seize avant celle-ci.
Le nœud n'est pas seulement sanitaire
Ce qui distingue cette crise, ce n'est pas tant la virulence du virus que le terrain sur lequel il prospère. La région est parmi les plus instables de RDC, traversée par des dizaines de groupes armés qui compliquent l'accès des équipes de riposte et alimentent la défiance envers les autorités sanitaires. À cette insécurité s'ajoute une désorganisation de l'État plus prosaïque, mais tout aussi meurtrière : des grèves de personnel soignant qui réclame le paiement de salaires impayés depuis des mois, alors même que ce personnel est en première ligne face à un virus mortel dans un cas sur trois environ.
C'est là que se loge la vraie question posée par cette épidémie : peut-on demander à des soignants non payés, non équipés, non protégés, de contenir seuls une maladie que l'État est censé combattre ? La Croix-Rouge elle-même estime que l'épidémie n'a pas encore atteint son pic et pourrait durer un an. Un an à demander des gants, en vain, dans un dispensaire de Bunia.