L'eau plate embouteillée augmente de 2,3 %. La cause n'est pas hydrique, elle est militaire. Trois mois après notre alerte sur la fragilisation des systèmes hydriques mondiaux, le conflit au Moyen-Orient rattrape le rayon des supermarchés français — et vient se greffer sur une sécheresse qui prive déjà 99 départements d'un usage normal de l'eau, pendant qu'on continue de stocker de l'eau pour le maïs et de tirer la chasse avec de l'eau potable.
Une facture qui ne dit pas son nom
Le geste est banal : attraper un pack d'eau au supermarché. Le prix, lui, ne l'est plus. Depuis la fin avril, les eaux plates natures ont vu leur tarif progresser de 2,3 %, une accélération enclenchée doucement puis amplifiée à partir de juillet. Cristaline, l'eau la plus vendue de l'Hexagone, a ouvert le bal avec une hausse de 8 % décidée par sa maison-mère, le groupe Alma. Danone et Nestlé Waters, propriétaires d'Evian, Volvic, Vittel ou Contrex, ont suivi avec des relèvements de 3 à 4 %.
L'explication tient en un mot que les industriels répètent comme une évidence : le plastique. Le PET qui compose les bouteilles est un dérivé du pétrole, et le pétrole s'est envolé depuis le déclenchement du conflit au Moyen-Orient. Selon l'Insee, son prix en euros a bondi de 45,9 % en un seul mois, en mars dernier, pendant que le gaz grimpait de 63,1 %. Le blocage du détroit d'Ormuz, par lequel transite près d'un cinquième des approvisionnements mondiaux en pétrole, a fait chuter de 90 % le trafic maritime dans la zone. Pour une eau de source aussi peu coûteuse que Cristaline, dont la part de plastique pèse proportionnellement plus lourd dans le prix final que pour une eau minérale, l'effet est mécanique.
Ce que révèle cette hausse de 2,3 %, ce n'est donc pas une pénurie d'eau en France. C'est la dépendance d'un produit vital à une chaîne logistique mondiale que la guerre a rendue instable — carburant, matière première plastique, transport. On pensait acheter de l'eau. On paie, en réalité, les à-côtés d'un conflit qui n'a rien à voir avec elle.
Le rappel du 20 avril
Nous l'écrivions déjà dans notre article du 20 avril, au moment où la Banque mondiale annonçait son programme « Water Forward » censé donner accès à l'eau potable à un milliard de personnes d'ici 2030 : la guerre au Moyen-Orient avait fait de l'eau elle-même une cible militaire. Les bombardements d'usines de désalinisation en Iran et dans le Golfe, documentés dès mars, ne relevaient pas de l'anecdote. Ils signalaient un basculement : l'eau devenait une infrastructure de guerre au même titre que les raffineries ou les centrales électriques.
Cinq mois plus tard, ce basculement continue de produire des effets, mais ailleurs, et sous une forme plus discrète. Il ne s'agit plus de villages iraniens privés d'eau potable après un bombardement. Il s'agit du ticket de caisse d'un foyer français qui achète six packs d'eau et découvre, surpris, qu'il a dépensé trente euros rien que pour ça. La guerre de l'eau ne se joue plus seulement dans le détroit d'Ormuz. Elle se joue aussi, désormais, en rayon.
Une seconde tension, née chez nous
Le plus frappant, c'est que cette hausse importée arrive sur un terrain déjà à vif. La France traverse actuellement l'été le plus sec de son histoire récente. Après un printemps qui a battu tous les records de chaleur, un mois de juin lui-même record, et une troisième vague de canicule ininterrompue depuis fin juillet, la ressource en eau du pays s'est effondrée. Au 19 août, 99 départements métropolitains étaient placés a minima en vigilance sécheresse, et plus des deux tiers d'entre eux en situation de crise, le niveau le plus élevé du dispositif. Les nappes phréatiques ne se rechargent plus, certains cours d'eau sont à sec, des communes sont désormais ravitaillées par camion-citerne. Et cette précarité métropolitaine n'est jamais que le prolongement d'une réalité que la Guadeloupe et la Martinique connaissent depuis des années : une distribution aléatoire voire inexistante selon les quartiers, devenue banale à force d'être ignorée dans le débat national.
Le paradoxe des méga-bassines
Dans ce contexte de crise généralisée, un fait devrait pourtant interroger : la France continue de construire des méga-bassines. Ces réserves de substitution, creusées et bâchées, pompent l'eau des nappes en hiver pour irriguer en été des cultures intensives, du maïs en tête. Un bloc politique allant du Rassemblement national à la majorité présidentielle vient de faire voter une loi d'urgence facilitant leur construction et limitant le débat démocratique à leur sujet — au moment précis où une partie du territoire est en crise hydrique.
Le problème n'est pas seulement celui, déjà documenté depuis Sainte-Soline, d'un accaparement de la ressource au bénéfice d'une minorité d'exploitations irrigantes et d'un modèle agricole gourmand en eau. C'est aussi celui de l'efficacité réelle du dispositif. Une analyse publiée le 15 août dernier révèle, chiffres à l'appui, une évaporation massive et des rendements en baisse dans les bassines déjà construites, malgré un hiver pourtant pluvieux. Autrement dit : on sacrifie l'infiltration naturelle des nappes et l'équilibre de zones humides comme le Marais poitevin, pour un outil dont l'efficacité même reste, dans l'opacité la plus totale sur le partage de l'eau, loin d'être démontrée. Voter en urgence pour en construire davantage, en pleine crise de sécheresse et en pleine flambée du prix de l'eau, relève moins de l'adaptation climatique que du choix politique assumé de continuer un modèle.
Neuf litres pour une chasse d'eau
Il y a enfin une absurdité plus intime, presque trop évidente pour qu'on la nomme encore : en France, l'eau qu'on utilise pour évacuer ses excréments est la même que celle qu'on boit. Une chasse d'eau standard consomme environ neuf litres d'eau potable à chaque utilisation — un chiffre qui, mis bout à bout sur une journée, une semaine, un pays entier, représente un gaspillage documenté et pourtant jamais remis en cause dans l'architecture des constructions neuves. Nous ne manquons pas de technologies alternatives — eaux grises, toilettes sèches, circuits séparés — nous manquons d'une volonté politique de les généraliser.
Ce chiffre prend un tout autre relief lorsqu'on le remet en perspective avec ce que nous rappelions en avril : quatre milliards de personnes, la moitié de l'humanité, font face à une pénurie d'eau, et un milliard n'ont toujours pas d'accès fiable à l'eau potable. Le déséquilibre n'est pas seulement climatique ou géopolitique. Il est aussi architectural, normatif, culturel — inscrit dans la manière dont un pays comme la France a choisi, des décennies durant, de construire ses logements sans jamais interroger ce gaspillage structurel d'une ressource que d'autres, ailleurs, n'ont simplement pas.
Ce que la hausse de 2,3 % raconte vraiment
Prise isolément, une hausse de 2,3 % sur une bouteille d'eau paraît anecdotique — quelques centimes, à peine perceptibles sur un budget courses. Mais ce chiffre est un symptôme, pas un accident. Il dit que l'eau, ce bien qu'on croyait naturellement abondant et gratuit, est en train de devenir une variable géopolitique, climatique et politique à la fois. Ce que nous annoncions en avril à propos du Moyen-Orient — l'eau comme infrastructure de guerre — se vérifie aujourd'hui à l'échelle d'un caddie français. Ce que révèle la sécheresse de cet été, c'est que la France n'est pas épargnée par cette bascule. Et ce que racontent les méga-bassines et la chasse d'eau, c'est qu'à côté des chocs venus de l'extérieur, il existe des choix domestiques, parfaitement évitables, qui aggravent une tension déjà maximale.
La guerre de l'eau ne se limite donc plus à une formule. Elle se lit sur une étiquette de supermarché, sur une carte VigiEau, dans un bassin artificiel du Poitou et dans la cuvette de chaque toilette française. Reste à savoir combien de temps il faudra pour que cette convergence soit traitée comme telle — et non comme une série de faits divers sans lien entre eux.