Entre le retour de figures historiques, l'affirmation d'une génération intermédiaire, la percée continue des jeunes voix et la vitalité intacte d'un maillage underground, le reggae hexagonal aura traversé la saison 2025-2026 avec une remarquable densité. Des albums aux grandes scènes, des festivals aux sound systems, plusieurs générations ont continué à faire vivre une culture qui n'a jamais cessé de se réinventer. Une saison également marquée par le deuil, les difficultés rencontrées par certains festivals et, malgré tout, une présence française toujours plus affirmée sur les grandes scènes européennes.Des pionniers et des valeurs sûres toujours sur le terrain
La première leçon de cette saison est peut-être la plus importante : les figures historiques et les artistes qui ont contribué à installer durablement le reggae, le ragga et le dancehall français ne sont pas devenus des souvenirs de l'âge d'or. Ils continuent de monter sur scène, de tourner et de transmettre.
Big Red, Daddy Mory, Lord Kossity et Taïro auront ainsi largement occupé le terrain cette année, avec de nombreuses scènes et tournées à travers la France. Des artistes issus de générations et de parcours différents, mais qui ont en commun d'avoir contribué, chacun à leur manière, à construire le paysage reggae français tel qu'il existe aujourd'hui.
Pour Big Red et Daddy Mory, dont l'histoire est intimement liée à celle de Raggasonic et aux sound systems parisiens, cette présence scénique possède une portée particulière : elle fait le lien entre les premières années du ragga hexagonal et une scène actuelle qui continue d'en reprendre les codes et l'énergie.
Même logique pour Lord Kossity, dont les prestations continuent de rappeler l'importance qu'a eue le dancehall dans la construction du reggae français contemporain. Taïro, de son côté, confirme avec ses tournées que le reggae francophone dispose toujours d'artistes capables de réunir un public important autour d'un répertoire installé, tout en restant pleinement inscrits dans le présent.
Cette activité scénique est essentielle : elle montre que la transmission n'est pas seulement une affaire d'influences musicales ou de références historiques. Elle se fait aussi directement, de scène en scène, devant un public qui mélange plusieurs générations.
À cette présence continue s'ajoute un retour discographique particulièrement attendu : les Nèg' Marrons ont publié le 3 juillet 2026 un nouvel album éponyme, quinze titres qui prolongent leur mélange historique de reggae, ragga, dancehall, hip-hop et influences caribéennes. Un retour qui rappelle que les artistes qui ont contribué à installer le reggae et le ragga dans la culture populaire française disposent toujours d'une capacité à dialoguer avec les générations actuelles.
Autre rendez-vous majeur de cette fin d'année : Yaniss Odua prépare la sortie de D'où je viens, annoncée pour le 2 octobre 2026. Après Mon Frère en 2025, le Martiniquais ouvre un nouveau chapitre avec un projet nourri de reggae contemporain, d'influences caribéennes et de collaborations internationales. Les premiers singles, On My Way puis D'où Je Viens, ont déjà installé la direction de ce nouvel album.
Des valeurs sûres qui continuent de produire
La saison avait déjà commencé sous le signe de la continuité. Après le très attendu Demain peut-être, Danakil a surpris son public avec une réédition augmentée, Demain peut-être Reload, sortie début avril 2025 et gonflée de featurings et de titres bonus quelques mois seulement après l'album original. Le groupe bordelais a dans la foulée rempli le Zénith de Paris et prépare déjà l'Olympia pour décembre 2026, preuve que vingt-cinq ans de carrière et plus d'un millier de concerts n'ont rien entamé de sa place dans le paysage du reggae français.
Du côté des retours marquants, Pierpoljak a livré Skabadeng en octobre 2025, un disque né d'une collaboration retrouvée avec le légendaire producteur jamaïcain Clive Hunt et porté par Barclay/Universal. Cinq ans après La Route tourne igo, l'enfant terrible du reggae hexagonal y raconte sa vie, ses états d'âme et les travers du monde, sans posture ni calcul.
Mais l'un des événements discographiques de la période reste sans doute Rainshine, le nouvel album de Biga*Ranx paru fin juin 2025. Trois ans après son précédent projet, le Tourangeau y prolonge son univers vapor dub à travers une vingtaine de titres ponctués de collaborations avec Blundetto, Atili, Jael, Lil'Slow ou encore les chanteurs français Pupajim et Chaton, entre morceaux intimistes et productions dansantes.
Une génération intermédiaire qui creuse son sillon
À l'échelle un peu plus confidentielle mais tout aussi significative, Twan Tee a bouclé un cycle personnel avec The Other Side, un album présenté comme 100 % autoproduit, sur lequel le Bordelais s'essaie lui-même au beatmaking.
Obidaya, groupe parisien au roots profondément ancré dans l'héritage des Wailers ou d'Israel Vibration, a de son côté fait un retour remarqué avec New Chapter, sorti mi-novembre 2025 — treize ans après son premier album. Un disque façonné sous la direction artistique de Julien « Jésus » Calcado, porté par un quatuor vocal et des instruments organiques comme l'orgue B3 ou les percussions nyabinghi.
Et puis il y a Fatbabs, devenu en quelques années l'un des architectes les plus respectés du son reggae francophone. Son album This Love Is Forever, publié en juin 2025 chez Big Scoop Records, rassemble vingt-et-un artistes de Bretagne à la Jamaïque, de Capleton à Naâman en passant par Marcus Gad et Pressure Busspipe.
Le disque porte la trace d'une perte douloureuse pour toute la scène : Naâman, disparu en février 2025, y apparaît sur I Feel Your Love, un hommage bâti autour d'un refrain qu'il avait enregistré avant sa disparition. Plusieurs dates de la tournée de Fatbabs ont d'ailleurs intégré un moment dédié, I Feel Your Love – Tribute to Naâman, accueilli avec une ferveur particulière par le public.
La jeune garde confirme
Côté nouvelle génération et scène actuelle, Davojah aura été l'un des artistes les plus prolifiques de la saison. Après Elle me dit aux côtés de Biga*Ranx, il a enchaîné avec Where You Are avec Atili, From Inside, puis En Vie aux côtés de JÇÃO et Twan Tee, publié chez 1988 Records.
Cette activité confirme une tendance : la nouvelle génération n'est plus seulement appelée à « prendre la relève ». Elle possède déjà ses propres réseaux, ses propres publics et une capacité croissante à circuler hors de France.
Djamatik, lui, poursuit son chemin avec cette capacité devenue sa marque de fabrique à surgir là où on ne l'attend pas. Il sort des titres comme on lance des flèches : précis, directs et toujours inattendus. Une manière de travailler qui rappelle que la vitalité d'une scène ne se mesure pas seulement à la fréquence des albums ou à la taille des salles, mais aussi à sa capacité à continuer de surprendre.
Twan Tee, THK, Davojah, JÇÃO, Djamatik et d'autres incarnent ainsi une scène qui n'a plus besoin de choisir entre reggae, dub, hip-hop, dancehall ou musiques électroniques. Les frontières stylistiques qui structuraient autrefois la scène sont devenues beaucoup plus poreuses.
Cette liberté est probablement l'un des signes les plus encourageants pour la suite : les artistes n'ont plus nécessairement besoin d'entrer dans une case pour trouver leur public.
Le maillage underground, colonne vertébrale de la scène
Sous les têtes d'affiche, c'est tout un tissu d'artistes indépendants qui a fait vivre la saison au quotidien.
Le guitariste Kubix, connu pour avoir accompagné Alpha Blondy ou Clinton Fearon, a livré en mars 2026 Music Activist, un album instrumental publié chez Attik Productions et distribué par Baco Records, à la croisée du jazz jamaïcain et du reggae. Le morceau 1957, qui pose une instrumentation roots sur le discours de réception du prix Nobel d'Albert Camus, en constitue l'un des sommets.
Du Pacifique, Fab I&I a lui aussi tenu le rythme : après La Vie en février 2026, il a enchaîné avec Refind The Roots, featuring Yaniss Odua, tourné entre Lifou et Maré, avant d'entamer une tournée entre Océanie et France.
Toujours en Nouvelle-Calédonie, Marcus Gad a fait un retour très attendu avec For All, publié en juin 2026 chez Big Scoop Records — le label fondé par Naâman — entre roots méditatif et sonorités plus digitales.
Autre duo à suivre de près, Cozik & Faya Pyd ont construit toute leur saison en drip : après les EP 3 Millions d'amis et Âme Sauvage, le duo breton-parisien a égrainé les extraits — Raggamuffin Boy, Antifachistyle, Inoubliable avec Andrick Airways, Vous, Ayahuasca, Bambins — avant de livrer en juin 2026 le premier album solo de Cozik, Bouteille à la mer, quinze titres entièrement produits par Faya Pyd, à la croisée du reggae, de la chanson française et du hip-hop.
Enfin, du côté du steppers et du raggamuffin le plus radical, Ras Cup n'a jamais relâché la cadence, entre Higher Meditation, Prophet, Defend Di Herb ou Truth Fi Di Youths avec le Jamaïcain Chezidek.
Et cette liste est loin d'être exhaustive. Bazil, Volodia, Grezou et de nombreux autres artistes continuent eux aussi de nourrir cette scène indépendante, avec des productions, des concerts et des collaborations qui entretiennent un écosystème beaucoup plus vaste que celui que la seule visibilité médiatique permet de mesurer.
C'est précisément cette profondeur qui permet au reggae hexagonal de rester vivant : derrière les noms les plus exposés, une multitude d'artistes produit, tourne, expérimente et construit son public.
Les sound systems, une culture qui continue de circuler
C'est un aspect qu'il serait dommage de réduire à une simple note de bas de page. Le reggae français existe aussi parce que les sound systems continuent de faire circuler la musique.
Dans les années 1990, ils ont constitué l'un des principaux laboratoires du ragga et du dancehall hexagonal. Aujourd'hui encore, ils restent des lieux de transmission, de découverte et de confrontation musicale. Ils permettent à des artistes, sélecteurs, MCs et producteurs de se produire en dehors des circuits traditionnels et maintiennent un réseau de diffusion particulièrement dense.
Selecta Antwan et le Terminal Sound en sont une illustration particulièrement significative. Après vingt ans d'existence du sound system, Selecta Antwan a encore passé une grande partie de l'année sur les routes et poursuivi son travail autour des dubplates, des remixes et des sessions.
Son activité rappelle que le sound system n'est pas une relique de l'histoire du reggae : c'est toujours un mode de diffusion contemporain, avec ses propres codes, ses propres publics et une véritable capacité à faire émerger ou circuler des artistes.
Même dynamique avec Ragga Dub Force et Mosiah Levy, qui continuent à faire vivre le reggae, le dub et le dancehall à travers l'Hexagone. Leur activité s'inscrit dans cette géographie parallèle de la scène française : celle des sessions, des petites et moyennes salles, des événements associatifs et des rendez-vous qui permettent à la culture sound system de rester un phénomène vivant et populaire.
Et c'est probablement là que se trouve l'une des grandes forces du reggae français : il possède encore un réseau capable de faire vivre la musique sans dépendre exclusivement des grandes industries culturelles.
Cap sur l'Espagne : la France massivement représentée à Rototom
Comme chaque été, la saison se referme sur les grands rendez-vous festivaliers européens, et le Rototom Sunsplash — 31e édition, du 16 au 22 août à Benicàssim — en est le point d'orgue.
Le drapeau français y flotte cette année encore très haut. Biga*Ranx y est attendu en tête d'affiche du 18 août, aux côtés de Queen Omega & The Royal Souls et Charly Black. La même soirée, Rototom affiche une double représentation française sur la Lion Stage avec THK et Twan Tee.
Davojah apparaît également dans la programmation du 1988 Takeover aux côtés de JÇÃO et Jael, clin d'œil direct au label de Biga*Ranx qui essaime jusque dans la Communauté valencienne.
Une présence qui confirme que le reggae français ne se contente plus d'exporter des featurings : il installe désormais des artistes et des esthétiques françaises sur les plus grandes scènes du continent.
Une pensée pour les festivals annulés
Mais cette vitalité ne doit pas masquer une réalité plus fragile.
Derrière les festivals qui parviennent à maintenir leurs éditions, certains ont dû annuler ou renoncer à leur rendez-vous, confrontés à des équilibres économiques toujours plus difficiles à tenir.
Derrière une annulation, ce ne sont pas seulement quelques dates qui disparaissent d'un agenda : ce sont des mois de travail pour des équipes, des opportunités pour des artistes, des emplois pour des techniciens et des prestataires, des investissements engagés, des bénévoles mobilisés et parfois tout un territoire qui perd son rendez-vous culturel.
Une pensée solidaire doit donc aller à tous les festivals qui ont été contraints d'annuler leur édition, ainsi qu'à celles et ceux qui se battent pour maintenir des événements indépendants dans un contexte devenu particulièrement incertain.
Leur existence participe directement à la diversité et à la vitalité du reggae en France. Un festival annulé, ce n'est pas seulement une affiche qui disparaît : c'est un maillon de la chaîne culturelle qui se fragilise.
Une scène qui fonctionne par générations
La saison 2025-2026 raconte finalement quelque chose de plus intéressant qu'un simple renouvellement générationnel.
Les pionniers et les valeurs sûres continuent de tourner : Big Red, Daddy Mory, Lord Kossity, Taïro, Nèg' Marrons, Yaniss Odua.
La génération intermédiaire continue de produire et de construire : Danakil, Pierpoljak, Biga*Ranx, Fatbabs, Twan Tee, Obidaya.
La nouvelle génération et la scène actuelle prennent leur place : Davojah, JÇÃO, THK, Djamatik et leurs contemporains.
Et derrière eux tous, les sound systems entretiennent le feu : Terminal Sound avec Selecta Antwan, Ragga Dub Force avec Mosiah Levy et une multitude d'acteurs indépendants.
À cela s'ajoute tout un vivier d'artistes qui, sans forcément occuper les premières lignes médiatiques, contribuent à maintenir la richesse stylistique et géographique de la scène : Kubix, Royal Bambou, Fab I&I, Marcus Gad, Cozik & Faya Pyd, Ras Cup, Bazil, Volodia, Grezou, et bien d'autres encore.
C'est probablement cette coexistence qui constitue aujourd'hui la véritable richesse du reggae français.
Une scène capable de remplir des Zéniths et de jouer sur les plus grands festivals européens, mais qui continue parallèlement à vivre dans une petite salle, sur une sono artisanale, dans une session associative ou au détour d'une soirée sound system.
Le reggae français ne se contente donc pas de transmettre son héritage : il le remet constamment en circulation.
Et si les grandes scènes lui donnent aujourd'hui une visibilité internationale, ce sont encore les artistes, les labels, les festivals, les associations, les bénévoles, les médias, les lieux indépendants et les sound systems qui lui donnent sa profondeur.
La force du reggae français en 2026 est peut-être là : plusieurs générations, plusieurs esthétiques, plusieurs réseaux — mais une même culture qui continue de circuler.
La saison 2025-2026 est terminée. Le reggae hexagonal a tenu son rang. Et au vu de ce qui se prépare déjà, il semble bien décidé à viser plus haut.