L'annonce du retour d'Ali G aurait pu passer pour une simple opération de nostalgie cinématographique. Sacha Baron Cohen, 54 ans, ressort le bonnet rasta et les fausses locks pour Who Iz I?, faux documentaire où son personnage devient père et découvre TikTok. Mais ce retour ne surgit pas dans le vide. Il s'inscrit dans une lignée bien identifiable de la pop culture occidentale, où le dreadlocks ne sert quasiment jamais à représenter une personne : il sert à fabriquer un running gag.
Une généalogie publicitaire et cinématographique
Le cas d'Ali G est le plus commenté, mais il est loin d'être isolé. Dans les années 1990, la marque de confiserie Japp a construit toute une saga publicitaire, réalisée par l'agence Leo Burnett et récompensée à Cannes, autour d'un personnage rasta dont le seul ressort comique était l'imperturbabilité : course-poursuite avec la police, accident, interpellation, rien ne semblait jamais l'atteindre. Le message implicite était limpide — voilà quelqu'un que rien ne peut inquiéter, précisément parce qu'il ne comprend rien à la gravité de sa situation. Au cinéma, Rasta Rocket, adaptation française du Cool Runnings américain sur l'équipe jamaïcaine de bobsleigh, a fait le même choix narratif : des personnages définis par leur enthousiasme naïf et leur incompétence technique face à un sport de blancs sérieux, rachetés par la bonne humeur plutôt que par la compétence.
Trois décennies plus tard, la structure du gag n'a pas bougé. Ali G est présenté comme un jeune homme qui singe un langage et une culture qu'il ne maîtrise pas, dans le seul but de faire sortir ses interlocuteurs de leurs gonds ou de provoquer le rire par contraste avec sa bêtise supposée. Le dreadlock n'y est jamais un signe parmi d'autres : il est la clé de lecture qui autorise tout le reste. Une phrase absurde devient drôle, une naïveté devient touchante, une bêtise devient pardonnable, dès lors qu'elle est portée par ce signifiant capillaire précis — comme s'il suffisait de le voir pour comprendre qu'il ne faut pas le prendre au sérieux.
Le procès n'est pas contre l'humour, il est contre l'unique vecteur choisi
Personne, à Dreadlocks Tribune, ne conteste le droit de rire ni la légitimité de la satire. Le sociologue britannique Paul Gilroy avait raison de voir dans Ali G, en 2002, un test de projection collective sur les angoisses identitaires d'une Grande-Bretagne en pleine recomposition multiculturelle. Le problème n'est pas que le personnage existe ; c'est qu'il ne soit, structurellement, jamais autre chose. Depuis trente ans, du bonbon Japp au bobsleigh jamaïcain en passant par Staines, le dreadlock n'a jamais servi de point d'entrée vers l'intelligence, la menace, la compétence ou même la simple neutralité d'un personnage. Il fonctionne à sens unique, comme un raccourci vers l'enfance, l'absurde ou l'innocuité — jamais vers autre chose.
Ce n'est pas qu'un biais cognitif, c'est une économie de la représentation
On pourrait se contenter d'expliquer cette récurrence par un biais perceptif : nos cerveaux associeraient, par habitude culturelle, l'esthétique rasta à la marginalité inoffensive, et l'humour ne ferait que refléter ce raccourci mental sans intention particulière. C'est une explication commode, mais insuffisante. Ce n'est pas seulement une affaire de perception individuelle : c'est aussi une question de qui écrit, qui produit, qui finance et qui distribue ces images. Une agence publicitaire choisit un rasta plutôt qu'un autre archétype parce que ce choix vend — parce qu'il rassure un public majoritaire en lui offrant une figure noire ou caribéenne à la fois exotique et totalement désamorcée. Un studio finance un reboot d'Ali G parce que la formule a déjà fait ses preuves commerciales, pas nécessairement parce qu'elle dit quelque chose de neuf sur la société britannique de 2026. Le biais cognitif, s'il existe, est en aval d'un choix économique : celui de continuer à produire la même figure parce qu'elle a un marché, et de ne pas prendre le risque, plus coûteux en création comme en test commercial, d'écrire un personnage à dreadlocks qui serait simplement compétent, sérieux ou menaçant.
C'est là que la question posée par le retour d'Ali G dépasse le seul cas Baron Cohen. Tant que la figure du porteur de dreadlocks restera cantonnée, dans l'industrie culturelle occidentale, au registre de la candeur ou de la bouffonnerie, la question ne sera pas de savoir si on a le droit d'en rire, mais de savoir pourquoi c'est la seule chose qu'on nous propose d'en faire.