Pour beaucoup, le reggae commence avec Bob Marley. Pourtant, avant lui, un positionnement de rebelle destiné au public rock avait d'abord été associé à Jimmy Cliff, avant d'être reporté sur un autre par la maison de disques Island. Retour sur la fabrication d'un visage unique, sur ce qu'elle a laissé dans l'ombre, et sur la façon dont la France a retenu Cliff.
« J'ai découvert le reggae avec Bob Marley »
La phrase est devenue presque banale, y compris chez des gens qui écoutent cette musique depuis des décennies. C'est cette banalité qu'il faut interroger. Bob Marley est bien devenu la figure mondiale du reggae, et personne ne songe à le contester. Mais le reggae ne commence pas avec lui, et l'ordre dans lequel le monde a découvert cette musique doit peu au hasard.
Jimmy Cliff, avant le phénomène Marley
Né en 1944 en Jamaïque, Jimmy Cliff est devenu célèbre dans son pays à quatorze ans avec Hurricane Hattie, une chanson qu'il a écrite. Il part ensuite en Angleterre travailler avec Chris Blackwell, fondateur d'Island Records, et connaît en 1968 un succès au Brésil. Waterfall y devient un titre important. Suivent Wonderful World, Beautiful People, qui reste treize semaines dans les classements britanniques en 1969, Many Rivers to Cross, puis Vietnam, que Bob Dylan aurait décrite comme la plus grande chanson protestataire jamais écrite.
Cliff n'a pas été le premier
Les puristes le rappelleront, et ils auront raison : Jimmy Cliff n'est pas le premier musicien jamaïcain à avoir touché un public international. Dès 1964, Millie Small place My Boy Lollipop à la deuxième place des classements britannique et américain, et le titre se vend à plus de sept millions d'exemplaires dans le monde. Il est produit par Chris Blackwell, encore lui. En 1969, Desmond Dekker and the Aces signent avec Israelites le premier numéro un britannique de reggae, qui entre aussi dans le top 10 américain. Dekker reprendra d'ailleurs You Can Get It If You Really Want, de Cliff, jusque dans le top 10 britannique. Prince Buster, comme Cliff, s'impose dans les années 1960 auprès du public britannique.
Une précision de vocabulaire s'impose aussi : le reggae est issu du rocksteady, et il n'est en vogue qu'à partir de 1968 environ. Les premiers succès de Cliff s'inscrivent donc dans cette filiation autant que dans le reggae proprement dit.
Cet article ne prétend donc pas que Cliff était le premier. Il dit autre chose : la musique jamaïcaine a été portée à l'étranger par une succession d'artistes, Small, Dekker, Cliff, puis Marley, et la mémoire populaire n'en a gardé qu'un seul. C'est exactement l'argument des puristes, poussé jusqu'au bout : le reggae n'a pas d'inventeur unique.
1972 : The Harder They Come
En 1972 arrive The Harder They Come, film jamaïcain qui touche un public international. Cliff y tient le rôle principal, et la bande originale réunit aussi Toots and the Maytals, Desmond Dekker et The Melodians. C'est moins un disque de Jimmy Cliff qu'un instantané du reggae jamaïcain de l'époque. La Library of Congress rappelle qu'elle a fait connaître cette musique à un public mondial et ouvert la voie à Bob Marley et à d'autres. Elle est restée le disque de reggae le plus vendu de l'histoire jusqu'à Legend, la compilation de Marley sortie en 1984.
Bob Marley n'arrive donc pas dans un désert. Mais le terrain n'a pas seulement été préparé : le positionnement qui va bientôt lui être associé, celui du rebelle reggae destiné au public rock, avait déjà pris forme à l'écran autour de Cliff.
Le rebelle avait déjà un visage
Chris Blackwell est producteur exécutif de The Harder They Come. Il voit dans le personnage de rebelle joué par Cliff une occasion : vendre un artiste reggae au public rock comme on vendrait un artiste rock, en misant sur l'image d'insoumission. Pour lui, le rock était la musique de la rébellion, et le reggae ne percerait sur ce marché que s'il avait un visage capable d'incarner cette image.
Mais Cliff quitte Island. Selon Caribbean Beat, il cherchait de meilleures conditions financières auprès d'une major et reprochait à Blackwell de consacrer trop de temps au rock. Selon Cliff lui-même, Blackwell voulait promouvoir son côté rebelle, alors que les chansons qu'il écrivait ne correspondaient pas à cette image. Les deux versions ne s'excluent pas. Une semaine plus tard, Bob Marley entre dans le bureau de Blackwell. Blackwell dira avoir reporté sur Marley tout le plan qu'il avait conçu pour Cliff, et que Marley était la version réelle de l'image de rebelle que Cliff avait créée dans le film. Il ne s'agit donc pas d'un projet de fabriquer Marley avant de le connaître : Blackwell avait identifié un positionnement commercial, le rebelle reggae destiné au public rock, d'abord associé à Cliff puis reporté sur Marley.
Catch a Fire, en 1973, suit cette logique. Blackwell avance aux Wailers 4 000 livres pour enregistrer un album. Il rapporte les bandes à Londres pour les retravailler dans les studios d'Island, avec l'intention de rendre le disque plus digeste pour le public rock. L'album est présenté comme un disque de rock, et ne s'écoule d'abord qu'à environ 14 000 exemplaires. Marley ne devient pas une star du jour au lendemain. Une machine est alors progressivement construite autour de lui pour transformer cette musique en phénomène international.
Ce que ce transfert ne dit pas
Il ne s'agit pas de réduire Marley à un produit. Les Wailers avaient une carrière en Jamaïque avant Island, et la voix, les chansons et les convictions de Marley lui appartiennent. Blackwell n'est pas non plus un intrus : il a grandi en Jamaïque, et son label a aussi fait connaître Toots and the Maytals, Burning Spear ou Lee « Scratch » Perry.
Mais le débat existait déjà à l'époque. Dès 1975, le poète dub Linton Kwesi Johnson reprochait à Marley la commercialisation du reggae et son travail avec Blackwell. Ce que l'épisode illustre, c'est un mécanisme : le visage qui porte une musique hors de son pays d'origine est choisi selon ce que le marché d'arrivée sait acheter.
Un visage se vend mieux qu'une histoire
Bob Marley meurt en 1981. En 1984, la compilation Legend prend à The Harder They Come son statut de disque de reggae le plus vendu de l'histoire. Il est raisonnable de se demander si un best of consacré à un seul artiste n'est pas devenu, pour des millions de personnes, la seule porte d'entrée dans un genre entier. Une industrie sait vendre une figure, un portrait, un t-shirt. Elle sait beaucoup moins vendre un écosystème de producteurs, de sound systems, de chanteurs et de musiciens.
Ainsi une histoire collective est devenue une histoire individuelle. Millie Small, Desmond Dekker, Jimmy Cliff, Peter Tosh, Bunny Wailer, Toots Hibbert, The Skatalites, Lee « Scratch » Perry, Burning Spear, Culture et tant d'autres ont été relégués derrière un visage unique. Le mot « idolâtrie » vient vite dans ce débat, mais il déplace la question. Aimer Marley n'a rien de coupable. Ce qu'il faut demander, c'est ce que le public a eu la possibilité de connaître, et qui en a décidé.
Une discographie que l'on résume trop vite
Réduire Cliff à The Harder They Come, c'est oublier plus de cinquante ans d'albums. Il publie Hard Road to Travel en 1967, son premier disque distribué à l'international, puis en 1969 l'album Jimmy Cliff, rebaptisé Wonderful World, Beautiful People aux États-Unis, et en 1971 Another Cycle, enregistré à Muscle Shoals, en Alabama, où figure Sitting in Limbo, reprise l'année suivante dans la bande originale du film. Viennent ensuite The Harder They Come (1972), Struggling Man (1973), Music Maker (1974), Follow My Mind (1976), Unlimited (1977) et Give Thanx (1978).
Les années 1980 s'ouvrent avec I Am the Living (1980), Give the People What They Want (1981), Special (1982), son premier album pour Columbia, et The Power and the Glory (1983). Puis vient Cliff Hanger (1985), qui lui vaut en 1986 son premier Grammy. Il continue avec Images (1990), Breakout (1992), Humanitarian (1999) et Black Magic (2004), avant Rebirth en 2012, son premier album en huit ans, produit par Tim Armstrong, qui lui apporte un second Grammy. Il publie encore Refugees en 2022, avec Wyclef Jean.
Cliff n'était donc pas seulement un précurseur. Il a continué à produire, à expérimenter et à défendre sa vision du reggae pendant que le genre changeait autour de lui. Il est entré au Rock and Roll Hall of Fame en 2010. À sa mort, il était le seul musicien de reggae vivant à détenir l'Ordre du Mérite jamaïcain. Il s'est éteint le 24 novembre 2025, à 81 ans.
La reconnaissance institutionnelle existe donc. C'est la mémoire populaire qui a pris un autre chemin. Lorsqu'on demande à quelqu'un de citer les trois grands noms du reggae, Cliff n'arrive pas toujours spontanément derrière Marley.
En France, le Cliff du tube et de la publicité
En France, Jimmy Cliff n'a pourtant rien d'un inconnu. Il y aurait vendu plus de trois millions de disques, et Many Rivers to Cross, sortie en 1969, y a connu un nouveau succès dans les années 1980 après avoir servi de musique à une publicité pour le parfum Eau Jeune. Il a aussi enregistré en 1995 avec Bernard Lavilliers le duo Melody Tempo Harmony. À sa mort, ce sont surtout Reggae Night et I Can See Clearly Now, une reprise de Johnny Nash, que le public retient de lui, selon Charts in France.
Le paradoxe est intéressant. La France n'a pas effacé Cliff, elle en a retenu une autre version : celle du tube et de la publicité, plus que celle du rebelle de The Harder They Come ou du chanteur de Vietnam. Le reggae aurait ainsi subi deux réductions à partir du même paysage : Marley enfermé dans l'icône, Cliff dans le tube.
Reste ce que seuls ceux qui font vivre la scène française peuvent dire. Quelle place Jimmy Cliff occupe-t-il dans les programmations des radios spécialisées, sur les affiches des festivals, dans les sélections des sound systems ? Est-il présenté comme un pilier de l'histoire du reggae, ou comme un classique que l'on convoque le temps d'un hommage ?
Alors, qui choisit les visages ?
Il ne s'agit pas de remplacer une idole par une autre. Jimmy Cliff plutôt que Bob Marley, ce serait reproduire le mécanisme que cet article décrit. La question est de savoir qui décide, aujourd'hui, quel visage porte une musique hors de son pays d'origine, et combien d'artistes attendent encore leur tour parce qu'ils ne correspondaient pas à l'image dont un marché avait besoin.
Alors, la prochaine fois que quelqu'un dira « moi, j'ai découvert le reggae avec Bob Marley », inutile de le corriger. On peut simplement lui demander : et après Bob Marley, tu as écouté qui ?