Réunis vendredi à Copenhague, le Danemark, l'Allemagne, l'Autriche, la Grèce et les Pays-Bas ont acté un modèle commun de « centres de retour » destinés à accueillir, hors du territoire européen, les demandeurs d'asile définitivement déboutés. Un premier accord est espéré avec un pays partenaire d'ici le début de l'année 2027. L'Ouganda et surtout le Rwanda figurent parmi les destinations évoquées.
Un « hub de retour » et deux noms qui reviennent
Le principe est simple sur le papier : accueillir, dans un pays tiers situé hors de l'Union européenne, les étrangers dont la demande de protection internationale a été définitivement rejetée mais qui, pour des raisons juridiques, diplomatiques ou pratiques, ne peuvent être renvoyés dans leur pays d'origine. Le ministre danois de l'Immigration et de l'Intégration, Morten Bødskov, veut y voir l'aboutissement d'un cadre juridique européen désormais mûr : « Vers le Nouvel An, nous espérons être parvenus à un accord de principe avec un pays partenaire situé en dehors de l'Union européenne. » Le Danemark se dit prêt à transférer ses premiers migrants dès 2027 ; la Grèce, par la voix de son ministre Thanos Plevris, vise le même horizon pour la mise en service d'un premier centre.
Aucun pays d'accueil n'a été officiellement confirmé à l'issue de la réunion. Mais l'Ouganda, et surtout le Rwanda, reviennent avec insistance dans la presse européenne. Kigali a d'ailleurs confirmé en août avoir entamé des « discussions préliminaires » avec plusieurs États européens sans en préciser l'identité — laissant Kigali gérer, sans le dire tout à fait, sa propre communication sur le sujet, quand les capitales européennes, elles, avancent à mots couverts.
Le cadre juridique d'un durcissement assumé
Le projet ne sort pas de nulle part. En juin, le Parlement européen a approuvé un règlement élargissant les possibilités de détention et ouvrant explicitement la voie à des accords permettant l'installation de centres de rétention hors des frontières de l'Union. Pour Morten Bødskov, ce basculement dépasse la seule question technique des reconduites : « Nous sommes en train de transformer la politique européenne en matière d'asile et de migration. » L'aveu a le mérite de la franchise : il ne s'agit pas d'un ajustement à la marge, mais d'un changement de doctrine, où l'externalisation du traitement migratoire — déjà à l'œuvre avec la Tunisie ou la Libye pour la Méditerranée centrale — se double désormais d'une externalisation de la peine, ou du moins de l'attente qui la précède.
Le texte n'a pourtant pas fait l'unanimité parmi les Vingt-Sept. Emmanuel Macron l'a jugé inefficace et contraire aux valeurs de l'Union, une réserve qui n'a pas empêché son adoption ni les cinq capitales du « Groupe central » d'avancer sans attendre un consensus plus large.
Des précédents qui n'incitent guère à l'optimisme
Le Royaume-Uni a dû abandonner, sous la pression judiciaire et politique, son propre programme d'expulsion vers le Rwanda — précisément le pays aujourd'hui pressenti par les Cinq. L'Italie, de son côté, a ouvert des centres en Albanie qui devaient accueillir jusqu'à 3 000 migrants par mois ; depuis leur transformation en centres de renvoi en mars 2025, seuls 500 y auraient été transférés au total, sur fond de recours judiciaires à répétition. Le Danemark lui-même avait renoncé, dès 2023, à un dispositif national comparable, avant de réorienter sa stratégie vers une approche européenne mutualisée — celle qui se dessine aujourd'hui à Copenhague.
Ces échecs successifs n'ont pas dissuadé les eurodéputés écologistes ni les ONG. Pour Melissa Camara, eurodéputée, la réunion de Copenhague « marque une étape de plus dans le renoncement aux valeurs fondamentales de l'Union européenne et au bafouement de la dignité des personnes exilées ». Le Danish Refugee Council, plus clinique, pointe le bilan des tentatives précédentes : des dispositifs « extraordinairement coûteux », empêtrés dans des obstacles administratifs et juridiques, sans effet démontré sur les décisions des demandeurs d'asile eux-mêmes.
Le continent comme réceptacle
Reste une question que les communiqués officiels ne posent jamais frontalement : pourquoi l'Ouganda et le Rwanda, précisément ? Les deux pays partagent un profil recherché par les négociateurs européens — stabilité relative, gouvernance centralisée, dépendance à l'aide et aux partenariats extérieurs qui rend un accord de ce type négociable, voire monnayable. L'Union européenne ne cherche pas un partenaire au hasard : elle cherche un État capable d'absorber, sans rapport de force équivalent, ce que ses propres opinions publiques refusent d'assumer sur leur sol. Que ce schéma se répète d'un continent à l'autre — le Rwanda pour Londres hier, le Rwanda ou l'Ouganda pour Copenhague aujourd'hui — n'a rien d'anecdotique : c'est la disponibilité politique de ces États, plus que leur pertinence géographique, qui les désigne.
Aucun accord n'est signé à ce stade. Mais le calendrier, lui, est posé : 2027, ou l'année où l'Europe entend savoir si l'Afrique peut, une fois de plus, accueillir ce dont elle ne veut plus.