Depuis le 4 septembre, la tournée nord-américaine d'Ed Sheeran traverse une crise sans précédent. Après avoir scandé « Free Palestine » lors de deux concerts au MetLife Stadium, le rappeur Macklemore a été écarté du reste des dates, sous la pression du milliardaire Robert Kraft, propriétaire du Gillette Stadium. Plusieurs artistes de la tournée ont depuis claqué la porte. Au-delà du fait divers people, l'affaire pose une question rarement formulée aussi crûment dans l'industrie musicale : jusqu'où un artiste peut-il parler, lorsque sa carrière dépend de ceux qui possèdent les lieux où il se produit ?
Tout commence les 4 et 5 septembre, au MetLife Stadium du New Jersey. Invité en première partie de la tournée The Loop d'Ed Sheeran, Macklemore profite de son passage sur scène pour évoquer Gaza, revêt un keffieh et scande « Free Palestine » devant plusieurs dizaines de milliers de spectateurs. Rien de nouveau pour le rappeur de Seattle, engagé depuis plusieurs années sur la question palestinienne, auteur en 2024 du morceau « Hind's Hall » dont les recettes avaient été reversées à l'agence de l'ONU pour les réfugiés palestiniens. Mais cette fois, la prise de parole a des conséquences directes sur sa carrière.
Un milliardaire, un stade, une décision
Dans les jours qui suivent, plusieurs propriétaires de stades où la tournée doit s'arrêter font savoir qu'ils refusent d'accueillir Macklemore. Le cas le plus retentissant est celui de Robert Kraft, propriétaire des New England Patriots et du Gillette Stadium, où Sheeran doit jouer les 25 et 26 septembre. Kraft, l'un des plus importants donateurs américains de causes pro-israéliennes — il a notamment financé à hauteur de plusieurs dizaines de millions de dollars la lutte contre l'antisémitisme et contre le mouvement BDS — annonce publiquement qu'il a personnellement appelé Sheeran pour exiger le retrait de Macklemore, invoquant à la fois ses propos récents sur scène et une polémique de 2014, lorsque le rappeur s'était excusé pour un déguisement jugé antisémite. Selon Macklemore, Kraft aurait aussi rallié plusieurs autres propriétaires de stades, leur faisant poser un ultimatum au promoteur : soit Macklemore quittait la tournée, soit leurs salles fermaient leurs portes.
Le 14 septembre, la société Messina Touring Group, qui produit la tournée, confirme le retrait du rappeur. Une décision qui, selon elle comme selon Ed Sheeran, n'appartenait pas au chanteur mais aux salles et au promoteur.
Sheeran : « Je ne suis pas complice »
Face à la polémique, Ed Sheeran a tenu à clarifier sa position dans un communiqué. Il affirme ne pas être à l'origine du retrait de Macklemore, dit avoir passé une semaine entière à tenter de « construire un pont » avec les salles concernées — dont celle de Kraft —, et refuse d'endosser la responsabilité d'une décision qu'il attribue au promoteur et aux propriétaires de lieux. Il insiste : « Je ne suis pas complice. J'ai mes propres opinions sur ce conflit dévastateur. Ce n'est pas parce que je choisis de ne pas les exprimer publiquement que je n'en ai pas, et que ça ne me touche pas. » Le chanteur, qui a toujours évité les prises de position politiques sur scène, dit vouloir préserver un espace où son public, venu d'horizons divers, ne s'attend pas à entendre un discours partisan.
Le paradoxe n'échappe à personne : en revendiquant la neutralité, Sheeran se retrouve précisément au centre d'un débat mondial sur la liberté de parole des artistes — et sur qui, en définitive, a le pouvoir de la limiter.
La tournée se vide
Ce que Sheeran n'avait peut-être pas anticipé, c'est que sa décision allait provoquer une réaction en chaîne. Quelques heures après ses explications, plusieurs artistes associés à la tournée annoncent leur départ : Aaron Rowe, Lukas Graham, Finneas — frère et collaborateur de Billie Eilish —, ainsi que le groupe irlandais Beoga, qui accompagnait directement Sheeran sur scène. Tous ne formulent pas le même argumentaire, mais le point commun est net : ils refusent de rester sur une tournée dont un artiste a été écarté après avoir pris position sur la Palestine. « Les artistes ne devraient pas être réduits au silence lorsqu'ils parlent des personnes qu'ils considèrent comme opprimées », écrit ainsi Finneas, qui ajoute soutenir « la Palestine et son peuple ».
Robert Kraft, de son côté, a défendu sa décision en expliquant ne pas vouloir minimiser la souffrance des Palestiniens, mais refuser que cette cause serve, selon lui, à occulter les responsabilités du Hamas ou à se retourner contre la communauté juive. Il a dit souhaiter s'entretenir directement avec Macklemore, assurant viser, au fond, le même objectif que lui : la fin des souffrances et de la haine.
Un artiste qui assume le prix de sa parole
C'est peut-être l'élément le plus significatif de cette affaire. Dans une industrie où les carrières se construisent sur les contrats, les sponsors et l'accès aux grandes scènes, prendre position sur Gaza représente un risque réel et chiffrable — un risque que Macklemore a lui-même reconnu, avant de le prendre quand même. Après son éviction, il a annoncé reverser l'intégralité de ses gains nets liés à la tournée — environ un million de dollars — à des organisations venant en aide à la population palestinienne, et a invité publiquement Robert Kraft à faire de même.
Le geste déplace le centre de l'histoire : de l'affrontement entre un rappeur et un milliardaire vers la question qu'il a voulu poser depuis le début.
Une question qui dépasse la musique
Reste, une fois l'écume retombée, une interrogation structurelle que l'industrie du spectacle affronte rarement aussi frontalement : quand un artiste monte sur une scène, qui décide réellement de ce qui peut s'y dire ? L'artiste vedette ? Le producteur ? Le propriétaire du stade ? Dans cette affaire, aucun de ces acteurs ne détenait un pouvoir absolu — mais celui qui possédait les clés du bâtiment a, de fait, eu le dernier mot. Une leçon qui dépasse largement le cas Macklemore, et qui rappelle, une fois de plus, que la liberté de parole des artistes s'arrête souvent là où commence la propriété privée des lieux où ils sont censés s'exprimer.
