Une carte publiée sur Truth Social par Donald Trump a suffi à provoquer l'indignation dans les Antilles françaises et à Saint-Pierre-et-Miquelon. Sur cette représentation fantaisiste, les territoires français passent sous les couleurs américaines, dans la continuité d'une série de gestes cartographiques qui vont du rebaptême du golfe du Mexique aux menaces répétées sur le Groenland. Derrière la provocation, une stratégie électorale qui interroge sur le rapport de l'Amérique trumpiste au reste du monde.
Une carte ne dit jamais rien d'innocent. Celle que Donald Trump a publiée sur son réseau Truth Social s'inscrit dans une longue tradition où la cartographie sert d'arme politique, du partage colonial de l'Afrique aux atlas de propagande de la Guerre froide. Sur cette dernière production, la Martinique, la Guadeloupe et l'archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon apparaissent recouverts des couleurs américaines, aux côtés du Canada et du Mexique, eux aussi absorbés dans une improbable Amérique unifiée.
L'image a rapidement circulé jusque dans les territoires concernés. Sur place, l'incrédulité domine, teintée d'exaspération. À Saint-Pierre-et-Miquelon comme en Guadeloupe, les réactions oscillent entre l'incompréhension et la colère face à ce qui est perçu comme une provocation de trop. Le vocabulaire employé par les riverains, entre soupçon de canular et interrogation sur la santé mentale du président américain, en dit long sur la lassitude qu'inspire cette succession de sorties.
Face à l'ampleur des réactions, la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou a dû rappeler une évidence : la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, Saint-Barthélémy, Saint-Martin et Saint-Pierre-et-Miquelon sont françaises, et leurs habitants sont des citoyens français à part entière. Que ce rappel ait été nécessaire dit quelque chose du terrain sur lequel Trump choisit de jouer : celui où l'appartenance de territoires historiquement colonisés peut redevenir, l'espace d'une image virale, une question ouverte.
Une pulsion annexionniste devenue méthode de gouvernement
Cette carte ne surgit pas de nulle part. Elle s'inscrit dans une séquence entamée dès le retour de Trump au pouvoir, marquée par le rebaptême du golfe du Mexique en golfe d'Amérique, celui du lac Ontario, et des déclarations répétées sur l'annexion du Groenland. Le président américain a même évoqué, devant la presse, la nécessité de rebaptiser un océan, ne laissant planer aucun doute sur le caractère structurel plutôt qu'accidentel de cette pulsion.
Pour les territoires ultramarins français, cette rhétorique n'est pas seulement absurde ou anecdotique. Elle réactive, sous une forme caricaturale, une histoire de convoitises impériales dont les Antilles et l'archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon ont déjà fait les frais par le passé. Que ces territoires soient représentés, même en plaisanterie assumée, comme des possessions potentielles d'une puissance étrangère, touche à une mémoire coloniale que les propos réconfortants d'une ministre ne suffisent pas toujours à apaiser sur le fond.
Flatter une base électorale, au prix du réel
Comme le souligne Étienne Leenhardt, chef du service Étranger de France Télévisions, l'objectif de ces sorties tient moins à une ambition géopolitique sérieuse qu'à l'entretien d'une fibre patriotique chez l'électorat trumpiste, dans la droite ligne du slogan Make America Great Again. La dernière déclinaison en date, une vidéo générée par intelligence artificielle rebaptisant le Nouveau-Mexique en Nouvelle Amérique, a suffi à provoquer une levée de boucliers chez les élus démocrates, confirmant que la provocation cartographique est désormais un outil de mobilisation à part entière.
Le calendrier n'est pas neutre. À moins de deux mois des élections de mi-mandat, et alors que l'économie américaine subit les contrecoups de la guerre en Iran, ces sorties permettent de détourner l'attention des difficultés intérieures vers un roman national fantasmé, où l'Amérique s'étend plutôt qu'elle ne recule. Le procédé n'est pas nouveau dans l'histoire des puissances en tension, mais il prend, à l'ère des réseaux sociaux, une viralité et une portée symbolique inédites — jusqu'à atteindre des territoires aussi éloignés de Washington que la Guadeloupe ou Saint-Pierre-et-Miquelon, brutalement rappelés qu'ils peuvent, à tout moment, redevenir un objet de discours plutôt que des sujets politiques à part entière.