D'un côté les plages de Punta Cana et les forfaits all-inclusive vendus à prix cassés, de l'autre un pays à une heure de vol où plus d'un million de personnes ont fui leur maison sous la pression des gangs. Entre les deux, une frontière terrestre et un mur du silence. Retour sur un déni collectif, y compris chez ceux qui prétendent porter les causes opprimées.
Il y a quelque chose d'obscène dans la carte postale. Punta Cana, Bayahibe, Puerto Plata : la République dominicaine capte chaque année des millions de touristes européens et nord-américains, dont une bonne part de voyageurs qui, par ailleurs, se réclament volontiers d'une conscience politique aiguë sur les questions postcoloniales. Même île, autre histoire. À quelques centaines de kilomètres de ces hôtels-clubs, Haïti s'enfonce dans une crise que les Nations unies elles-mêmes qualifient de multidimensionnelle : gangs contrôlant l'essentiel de la capitale, plus d'un million de déplacés internes, une population à moitié en insécurité alimentaire aiguë. Et pourtant, dans l'espace médiatique comme dans les conversations, Haïti a presque disparu — reléguée au rang de fatalité, de pays "maudit", sujet qu'on referme aussi vite qu'on l'ouvre.
Une frontière, deux régimes de visibilité
Ce n'est pas la coexistence de la misère et du loisir qui interroge en soi — le tourisme prospère partout à côté de la pauvreté, y compris en République dominicaine même, où les bidonvilles jouxtent les complexes hôteliers. Ce qui interroge, c'est l'asymétrie du regard. La République dominicaine s'est construite une image de destination sûre, ensoleillée, digestible. Haïti, elle, n'existe plus que par fragments : une image de désordre en boucle, jamais de contexte, jamais de suite. On ne demande pas aux touristes de renoncer à leurs vacances. On peut, en revanche, s'interroger sur ce mécanisme qui permet de consommer une moitié d'île tout en effaçant l'autre de sa conscience — d'autant que les deux pays partagent une frontière ouverte, des travailleurs haïtiens qui font tourner une partie de l'économie dominicaine, et une histoire de tensions, d'expulsions et de racisme d'État qui mériterait, à elle seule, d'être documentée plus largement.
L'omerta des indignés sélectifs
Le plus troublant n'est pas l'indifférence du grand public, presque logique dans un système médiatique saturé. C'est celle d'une partie des milieux qui se présentent comme les gardiens des causes afro-descendantes, panafricaines, décoloniales. Haïti coche pourtant toutes les cases : premier État libre né d'une révolte d'esclaves, première abolition effective de l'esclavage dans les Antilles, symbole historique absolu de la lutte contre le système colonial. Mais Haïti dérange, parce que son histoire ne se prête pas à un récit simple. Parler d'Haïti aujourd'hui oblige à nommer aussi les responsabilités haïtiennes — la corruption structurelle, la déliquescence de l'État, l'instrumentalisation des gangs par une partie des élites politiques et économiques locales — en plus des responsabilités extérieures. C'est plus confortable de dénoncer un racisme identifiable à l'étranger que de tenir ensemble un récit où bourreaux et victimes ne sont pas toujours de couleurs différentes.
Le prix de l'indépendance, la dette de la France
Il serait malhonnête de faire l'impasse sur la matrice historique. En 1825, la France a imposé à Haïti une "dette de l'indépendance" pour indemniser les anciens colons de la perte de leurs "biens" — dont les esclaves libérés faisaient juridiquement partie. Remboursée jusqu'en 1947 dans certaines de ses composantes refinancées, cette dette a siphonné pendant plus d'un siècle les ressources d'un État naissant, l'empêchant de constituer les infrastructures, l'école, la santé publique qu'un pays indépendant doit à sa population. On ne peut pas raconter le chaos haïtien contemporain en l'isolant de cette histoire-là — mais on ne peut pas non plus s'en servir comme unique explication, deux siècles plus tard, pour dispenser les dirigeants haïtiens successifs de leurs propres échecs.
2010, Fukushima, l'Asie du Sud-Est : la reconstruction à deux vitesses
Le séisme du 12 janvier 2010 a fait plus de 200 000 morts et détruit une large part de Port-au-Prince. Quinze ans plus tard, des pans entiers de la capitale portent encore les stigmates du tremblement de terre, quand des catastrophes d'ampleur comparable — le tsunami de 2004 dans l'océan Indien, qui a pourtant dévasté les côtes thaïlandaises, ou le séisme et le tsunami de 2011 au Japon — ont donné lieu à des reconstructions rapides et documentées. La comparaison a ses limites : ce ne sont ni les mêmes moyens étatiques, ni la même gouvernance, ni le même contexte géopolitique. Mais elle dit quelque chose d'essentiel sur la manière dont l'aide internationale, les investissements et l'attention médiatique se répartissent selon la solvabilité perçue d'un pays — et selon sa capacité, ou non, à se reconstruire un État fonctionnel entre deux catastrophes.
Le kompa, empire musical dont on tait l'origine
Il y a pourtant un domaine où Haïti n'a jamais eu besoin qu'on la regarde : la musique. Le kompa, inventé à Port-au-Prince par le saxophoniste Nemours Jean-Baptiste au milieu des années 1950, n'est pas un genre local resté chez lui. Sa dérivée, la kadans, a directement nourri la naissance du zouk à la fin des années 1970, quand les fondateurs de Kassav' s'en sont emparés pour créer ce qui deviendra l'un des exports culturels les plus puissants des Antilles françaises. Des figures comme Coupé Cloué ont, dans la foulée, conquis l'Afrique de l'Ouest dans les années 1970-1980, au point d'influencer durablement des scènes locales bien au-delà de la Caraïbe. Aujourd'hui encore, le kompa irrigue une bonne partie des musiques de couple qui dominent les dancefloors antillais, africains et de la diaspora, souvent sans que son origine haïtienne soit jamais mentionnée. En décembre 2025, l'UNESCO a fini par inscrire le compas d'Haïti sur la liste du patrimoine culturel immatériel de l'humanité — geste tardif, mais révélateur : il aura fallu une reconnaissance internationale institutionnelle pour rappeler ce que la Caraïbe entière sait déjà, à savoir qu'un pan entier de son identité musicale doit tout à un pays qu'on préfère ne regarder qu'à travers ses crises. C'est la même schizophrénie que celle du tourisme : on danse sur des rythmes nés à Port-au-Prince sans jamais associer ce plaisir à la nation qui l'a inventé.
Où en est Haïti aujourd'hui
La situation ne s'est pas stabilisée depuis. Le Conseil de sécurité de l'ONU a acté en 2025 la transformation de la mission multinationale dirigée par le Kenya, jugée trop peu dotée et trop peu nombreuse, en une force de répression des gangs plus robuste, sous mandat du chapitre VII. Le déploiement de cette nouvelle force, censée compter à terme plusieurs milliers d'hommes, a commencé en 2026, dans un pays où les organisations onusiennes recensent plusieurs milliers de morts liés à la violence des gangs sur la seule période 2024-2025, et où plus d'un million d'Haïtiens ont dû quitter leur foyer. Des élections sont annoncées pour 2026 et 2027, sous réserve — la formule officielle en dit long — d'une amélioration de la situation sécuritaire.
Sortir de la spirale ?
Il n'y a pas de réponse simple à la question de savoir quand Haïti sortira de cette spirale. Ce qui est certain, c'est qu'elle n'en sortira pas tant que le pays restera, dans l'imaginaire collectif, une abstraction — un mot qu'on associe au malheur sans jamais l'interroger davantage, et dont on consomme le patrimoine culturel sans jamais lui en attribuer le crédit. Le devoir de mémoire et de solidarité ne se limite pas aux causes qui flattent une identité ou qui trouvent facilement un adversaire à désigner. Il implique aussi de regarder en face une tragédie qui ne rentre dans aucun récit confortable, ni celui du colonisé pur, ni celui du sauveur blanc, ni celui du peuple maudit. Haïti mérite mieux qu'un silence gêné — y compris, et peut-être surtout, de la part de ceux qui se targuent de porter sa cause historique.