Ce mercredi 7 octobre, l'Union africaine lance à Port-Louis, à Maurice, la première agence de notation de crédit du continent. Elle veut en finir avec une note qu'elle juge dictée de l'extérieur. Mais une agence ne vaut que par la confiance qu'on lui accorde, et celle-ci ne se décrète pas.
Trois agences, un continent
Moody's, S&P et Fitch, trois sociétés américaines, fixent depuis des décennies la valeur de la signature des États du monde. Leur verdict détermine le taux auquel un pays ou une entreprise emprunte sur les marchés. Une note dégradée, et c'est le financement des écoles, des routes et des hôpitaux qui renchérit.
Les dirigeants africains dénoncent depuis longtemps ce qu'ils appellent la « prime de risque africaine » : à profil comparable, le continent paierait sa dette plus cher qu'ailleurs. Le président nigérian Bola Tinubu a repris l'argument cette année dans une tribune au Financial Times, en parlant de l'écart entre le risque perçu et le risque réel. Un rapport du PNUD de 2023 chiffrait jusqu'à 75 milliards de dollars d'intérêts qui auraient pu être économisés avec des notations plus fidèles aux fondamentaux. Selon l'Union africaine, le service annuel de la dette extérieure du continent est passé de 61 milliards de dollars en 2010 à 163 milliards en 2024, et dans plusieurs pays, les intérêts dépassent désormais les budgets de la santé ou de l'éducation.
Une idée vieille de près de dix ans
Le projet n'est pas né d'hier. Il a été endossé par l'Union africaine en 2018, porté par le Mécanisme africain d'évaluation par les pairs (MAEP), puis Maurice a été choisie comme siège en septembre 2025. Le lancement, d'abord prévu en septembre 2025, a pris un an de retard. L'agence notera des États, des institutions financières et des entreprises, et pourra aussi évaluer des entités non africaines. Elle devra obtenir une licence du régulateur financier mauricien.
Il y a un vrai vide à combler. Vingt-trois économies du continent n'ont aucune note des trois grandes agences, ce qui les prive de l'accès aux marchés obligataires internationaux. Le MAEP estime le marché africain à environ 4 000 milliards de dollars, dont moins de 5 % des instruments, en valeur, sont notés.
Le paradoxe de l'indépendance
Voilà le nœud. Pour que les investisseurs l'écoutent, l'AfCRA doit être indépendante de ceux qu'elle note, États africains compris. Elle naît pourtant d'une initiative de l'Union africaine. La réponse officielle : une agence commerciale, financée par le capital de ses actionnaires et par son activité, et qu'aucun gouvernement ne détiendra.
Mais l'Union africaine n'a pas dévoilé la composition de l'actionnariat. Reuters le relève, et d'autres médias notent qu'aucun directeur général ni conseil d'administration n'a encore été nommé publiquement. Difficile, à ce stade, de vérifier une indépendance dont on ignore les propriétaires.
L'épreuve, comme le dit le juriste Daniel Cash, conseiller du MAEP, viendra le jour où l'agence attribuera une note qu'un État membre influent contestera vivement. Une agence qui ne dégraderait jamais ses protecteurs serait aussitôt disqualifiée par les marchés, et le projet avec elle.
Des agences africaines déjà passées sous pavillon américain
L'AfCRA n'arrive pas sur un terrain vierge. Il existait des acteurs africains de la notation : Bloomfield, Agusto & Co, GCR Ratings, WARA, MERIS. Plusieurs ont été absorbés. S&P a acquis Agusto & Co, et Moody's a pris GCR Ratings, la West Africa Rating Agency et l'égyptienne MERIS. Une partie de l'expertise africaine a donc déjà changé de mains, et certains économistes se demandent s'il n'aurait pas mieux valu consolider l'existant que créer un nouvel acteur.
Le rachat n'est pas une anomalie, c'est la logique d'un marché concentré : quand un savoir-faire local devient utile, il est intégré à l'empire existant. Reste à voir si une agence née indépendante saura le rester.
Ce que l'agence ne règlera pas
L'AfCRA ne cherche pas à remplacer les trois grandes, mais à offrir un regard complémentaire. Le MAEP insiste : l'objectif n'est pas de distribuer de meilleures notes, mais des notes plus précises. Misheck Mutize, son architecte en chef, reconnaît que sa mission est surtout d'orienter l'épargne africaine, estimée à 4 000 milliards de dollars, vers des actifs africains plutôt que de changer le regard des investisseurs étrangers.
Il faut aussi rappeler le désaccord. Les trois agences rejettent l'accusation de biais et affirment appliquer partout les mêmes méthodes. Une enquête de Reuters de 2024 sur la crise de la dette africaine n'a pas trouvé de preuve de biais systémique dans les notes qu'elles attribuent à la région. Et une meilleure note ne garantit pas un taux plus bas : l'Afrique du Sud et le Brésil ont un profil de crédit proche, et Pretoria emprunte pourtant systématiquement plus cher que Brasília. Dans une étude de juin 2023, trois économistes africains du FMI avancent quatre explications : l'opacité budgétaire, le poids du secteur informel, la faible profondeur des marchés financiers locaux et la qualité inégale des institutions publiques. Aucune agence, africaine ou non, ne peut corriger ces facteurs. Ils relèvent des États eux-mêmes.
Fabriquer son thermomètre, et la fièvre
Se doter de ses propres instruments de mesure est un geste de souveraineté légitime. Pendant trop longtemps, le continent a été évalué par d'autres, selon des critères qu'il n'a pas fixés. Reprendre la main sur la narration économique, sur les données, sur la méthode, c'est une étape nécessaire.
Mais un thermomètre ne soigne pas la fièvre. La véritable indépendance financière se construira par des budgets lisibles, des marchés locaux profonds et des institutions solides, que l'on notera ensuite avec la même rigueur, y compris quand la note dérangera. Le lancement d'aujourd'hui n'est qu'un début, et la crédibilité se gagnera note après note.