Dans une publication récente, l’artiste El diablo dit son écœurement face au mutisme d’une partie du showbiz français devant la montée de l’extrême droite. Un coup de gueule brut, sans précaution oratoire, qui repose une question aussi ancienne que la musique populaire : à quoi sert un artiste quand le débat public se durcit ?
Un cri de colère, sans filtre
Le texte tient en quelques lignes, et chaque ligne claque. El diablo dit que le « silence assourdissant » d’une grosse partie du showbiz français face aux « saloperies d’extrême droite » qui se déroulent « sous nos yeux » le rend « malade ». Il somme ses pairs de se réveiller, d’ouvrir grand leurs gueules, et pose le principe : les artistes ont toujours eu l’obligation morale de dénoncer les tyrans. Le vocabulaire est celui de la rage, pas du communiqué. C’est aussi ce qui fait la force de la publication : elle ne cherche pas à plaire, elle cherche à secouer.
Une tradition qui n’a rien de neuf
Ce que réclame El diablo n’a rien d’une exigence nouvelle. Bob Marley chantait « War », en reprenant les mots prononcés par Haïlé Sélassié devant les Nations unies, et participa aux célébrations de l’indépendance du Zimbabwe en 1980. En 1978, à Londres, Steel Pulse participait au Carnival Against the Nazis, organisé par Rock Against Racism et l’Anti-Nazi League. Misty in Roots ouvrait la marche qui conduisait des dizaines de milliers de personnes vers le festival. Face à la progression du racisme, musiciens reggae et groupes punk avaient choisi de se mobiliser ensemble. En France, le concert de SOS Racisme place de la Concorde, en 1985, avait rassemblé des centaines de milliers de personnes autour d’un slogan, « Touche pas à mon pote ». Dans la culture reggae et dancehall en particulier, la parole publique n’est pas un supplément d’âme : elle fait partie du contrat entre l’artiste et son public.
Cette tradition est vivante, et le silence n’est pas unanime. En juin 2026, l’Appel des 1 000, « La musique en résistance », lancé par le collectif Cultures Futures et publié dans Politis, a réuni artistes, salles, festivals et organisations de la musique contre l’extrême droite. Parmi les premiers signataires figurent Renaud, Bernard Lavilliers, IAM et Médine, et, côté reggae, Danakil. Tiwony, Ryon et beaucoup d’autres font partie de ceux qui prennent régulièrement la parole sur le sujet, notamment dans leurs textes.
Le silence n’est jamais neutre
L’argument de fond d’El diablo est là. Quand le climat se tend, ne rien dire n’est pas s’abstenir, c’est laisser d’autres occuper tout l’espace. Les artistes disposent de ce que peu de gens possèdent : une audience qui les écoute avant même qu’ils aient parlé, et une capacité à faire entendre aux plus jeunes ce qu’un éditorial ne leur fera jamais ressentir. Ne pas s’en servir quand l’essentiel est en jeu, c’est aussi un choix, que le public peut finir par interpréter comme une prise de position.
Ce que l’on peut opposer à cette colère
Il faut pourtant entendre les objections, car elles existent. Certains artistes redoutent de braquer une partie de leur public, de perdre des dates ou des contrats, ou d’être renvoyés à une étiquette dont on ne se défait plus. D’autres estiment que leur travail est leur manière de s’exprimer, et que personne n’a à leur dicter une obligation de prise de parole. Le mot « collabos », enfin, est d’une violence extrême : il assimile le silence, qui peut venir de la peur, de la fatigue ou du doute, à une complicité active, et cette équivalence est contestable. Mais ces objections n’enlèvent rien à la question posée, elles la déplacent : que doit-on à son public quand on a la chance d’être entendu ?
Parler, tout simplement
Personne n’attend d’un artiste qu’il rédige un programme politique. On attend qu’il dise de quel côté il se tient quand la dignité de ses semblables est attaquée. El diablo a choisi de le dire sans détour, avec les mots qui sont les siens. Chacun jugera le ton, mais le fond, lui, mérite d’être discuté en face.
