Son travail circule de nouveau en ce moment sur les réseaux. Mais neuf ans après la première diode thermique, que reste-t-il du projet du chercheur sénégalais ? Une filière scientifique qui a avancé pas à pas, un ordinateur qui n'existe toujours pas, et un homme qui a déplacé son combat vers Dakar.
D'une diode à des portes logiques
En 2017, Sidy Ndao et son doctorant Mahmoud Elzouka, alors à l'Université du Nebraska-Lincoln, publient dans Scientific Reports la première diode thermique à haute température : un composant nanométrique qui laisse passer la chaleur dans un sens, comme une diode laisse passer le courant. Elle est documentée jusqu'à environ 330 °C. Leur ambition est un ordinateur capable de fonctionner là où l'électronique tombe en panne, comme à la surface de Vénus.
La suite se joue dans l'ombre des revues spécialisées. En 2019, un autre doctorant de Ndao, Ahmed Hamed, conçoit et simule un calculateur thermique, capable d'additionner deux nombres décimaux, bâti sur des portes logiques ET, OU et NON. En 2020, Hamed et Ndao publient, toujours dans Scientific Reports, la fabrication et la caractérisation des premières portes thermiques ET et OU jamais documentées. La logique fonctionne avec la chaleur seule, ce que la diode seule ne prouvait pas.
Ce qui n'existe pas encore
Cette avancée a ses limites. Les portes ont été testées en laboratoire, dans une enceinte sous vide, pour éliminer les pertes de chaleur parasites. Le calculateur n'existe que sous forme de simulation. Aucun ordinateur thermique n'a été construit, et je n'ai trouvé aucune démonstration à 465 °C, la température de la surface de Vénus. Le chemin entre quelques portes et une machine capable de survivre sur une autre planète reste long.
Le domaine, lui, avance. En 2024, une équipe de l'Institut conjoint Université du Michigan–Shanghai Jiao Tong a publié dans Advanced Functional Materials des « transistors mécaniques » pour le calcul thermique, avec une approche différente de celle de Ndao. Ce que Ndao a ouvert intéresse désormais d'autres laboratoires, ce qui est la meilleure preuve qu'il ne s'agissait pas d'une curiosité.
Le chercheur a changé de terrain
Sidy Ndao n'a pas poursuivi seul cette route. Il a quitté son poste de professeur associé à Nebraska-Lincoln pour présider la Dakar American University of Science & Technology (DAUST), l'école d'ingénieurs qu'il a fondée en 2017 à la Somone, dans la région de Thiès. Il y a ajouté la Pan-African Robotics Competition, créée en 2015 et toujours organisée en 2025 avec DAUST, puis Caytu, société de robotique fondée en 2021 qui permet de piloter à distance des robots autonomes.
Je n'ai pas trouvé, depuis 2020, de nouvelle publication de lui sur le calcul thermique. Il est donc plus juste de dire que son idée vit dans les laboratoires qui la reprennent, et que lui s'est mis à bâtir l'écosystème qui produira les chercheurs capables de la porter.
Ce que ce parcours dit de nous
On aime raconter les trajectoires africaines comme des exils réussis : le chercheur qui part, brille ailleurs, et devient une fierté de loin. Ndao raconte autre chose. Il a prouvé qu'il pouvait faire de la recherche de rang mondial aux États-Unis, puis il est revenu construire l'outil qui permettra de la faire à Dakar. La science qu'il a lancée, d'autres la poursuivront. L'institution, elle, est sur place.
Reste une question que ce parcours pose sans la trancher : qui, demain, portera l'ordinateur thermique, et dans quel laboratoire ? La réponse dira si l'idée d'un Sénégalais reste un point de départ pour d'autres, ou devient aussi un projet mené depuis l'Afrique.
Sources : Nebraska MRSEC, Scientific Reports (Elzouka et Ndao, 2017 ; Hamed et Ndao, 2020), thèse d'Ahmed Hamed (UNL, 2019), Advanced Functional Materials (2024, équipe UM-SJTU), DAUST, We Are Tech Africa.