Un journaliste blanc, invité à dîner à Roland-Garros, compte les visages autour de lui et n'en trouve presque aucun qui ne soit pas blanc. Sa tribune fait débat. Elle pose surtout une question que les diasporas françaises connaissent depuis longtemps : pourquoi sont-elles partout, sauf là où l'on décide ?
Une planète sous cloche
Le 26 août au soir, Marc-Olivier Fogiel, journaliste de RTL et ancien patron de BFMTV, dîne à la Rencontre des Entrepreneurs de France, organisée par le Medef à Roland-Garros. Dans une tribune publiée par Le Nouvel Obs, il raconte ce qu'il voit : des centaines de dirigeants de toutes tailles, ceux qui recrutent, investissent et décident, et presque aucun Noir, aucun Arabe, aucun Asiatique. Les rares visages qui racontent la France de 2026, écrit-il, se trouvent du côté de ceux qui accueillent et servent.
Ce qui frappe dans le texte, c'est moins le constat que la précaution avec laquelle il est posé. Fogiel se décrit lui-même comme un homme blanc de plus de cinquante ans, né dans un quartier favorisé, et refuse de donner des leçons. Il ne fait pas le procès du Medef. Personne, selon lui, n'a décidé de fabriquer ce monde : il s'est constitué tout seul, entre gens qui se recommandent et se recrutent. Il écarte aussi toute logique de quotas et avoue ne pas savoir comment corriger cela.
Le précédent des femmes
Son argument le plus solide est une comparaison. Il y a trente ou quarante ans, une assemblée de cent dirigeants, tous des hommes, ne choquait presque personne. Aujourd'hui, elle sauterait aux yeux. Pourquoi une assemblée presque exclusivement blanche ne produit-elle pas le même effet ?
Les chiffres sur les femmes racontent aussi comment le changement est arrivé. En 2025, les femmes représentent 28,81 % des membres des comités exécutifs du CAC 40, contre 6,3 % en 2008, sous l'effet des lois Copé-Zimmermann et Rixain. Le premier seuil de la loi Rixain, au moins 30 % de femmes dans les comités exécutifs des grandes entreprises, est entré en vigueur le 1er mars 2026. Les chercheurs de l'Observatoire SKEMA parlent d'un « ascenseur législatif » : quand la contrainte disparaît, la progression ralentit. Autrement dit, l'évidence morale n'a pas suffi. Il a fallu la loi.
Pour les origines, cette voie est fermée : la France ne produit pas de statistiques ethniques officielles. On mesure donc mal, et ce qu'on ne mesure pas ne devient pas un objet de politique publique. Le seul baromètre que nous ayons retrouvé, initié par le Club XXIe siècle et présenté à Bercy en 2023, se fonde sur les photos des administrateurs et sur leur parcours migratoire. Il estime à 4 % la part d'administrateurs non français et/ou non blancs dans les conseils du CAC 40 et du SBF 120. Ses auteurs reconnaissent eux-mêmes une marge d'erreur et parlent d'ordre de grandeur. C'est un chiffre à manier avec prudence, mais il va dans le sens de ce que Fogiel a vu à l'œil nu.
Ce que la tribune ne dit pas : les diasporas
Fogiel parle d'« origines multiples ». Il ne parle pas de diasporas. C'est pourtant là que le constat prend toute sa portée. Les diasporas africaines, caribéennes, maghrébines et asiatiques de France ne sont pas absentes de la vie du pays : elles remplissent les festivals, portent la musique, le sport et la création, ouvrent des commerces, montent des associations, des médias et des entreprises. Ce dynamisme est visible, célébré, parfois même vendu. Mais il s'arrête souvent à la porte des lieux où l'on décide, où l'on finance et où l'on nomme.
Nous appelons cela, à Dreadlocks Tribune, le « Triple A », l'alibi artistique : la culture des diasporas sert de matière première et d'image, sans que ceux qui la produisent aient la main sur le récit ni sur les leviers économiques. Le dîner de Roland-Garros en est la version en costume : la France plurielle est bien là, mais elle est dans la salle sans être à la table.
La bonne objection
Le texte de Fogiel a suscité une réponse dans le JDD, signée de l'entrepreneur Matthieu Guillemin. Celui-ci ne le caricature pas, mais refuse que la France apprenne à se regarder en couleurs et affirme que la justice d'une nation se lit dans la liberté d'accès plutôt que dans la photographie de ses dîners.
L'objection est sérieuse, et elle mérite une réponse plutôt qu'une caricature. Elle a raison sur un point : la photographie ne prouve pas à elle seule la discrimination. Mais un accès réellement libre produit, à terme, une photographie différente. Quand elle reste identique pendant des décennies, malgré des générations entières passées par l'école, l'université et l'entreprise, c'est que quelque chose empêche l'accès. Fogiel le suggère lui-même, sans trancher : l'école, le recrutement, les réseaux, l'ascenseur social, nos habitudes. Le capital de départ, la cooptation, le carnet d'adresses et le financement des entreprises créées par des entrepreneurs des diasporas pèsent lourd, et ce sont eux qu'il faut regarder.
Des tables que l'on construit soi-même
Face à des cercles qui se reproduisent tout seuls, des réseaux se montent en marge. Blacknetwork revendique des business clubs regroupant les entrepreneurs par niveau de chiffre d'affaires, l'accès à trois fonds d'investissement dirigés par ses membres, avec déjà 100 000 euros mobilisés, et des passerelles vers les États-Unis et le Nigeria. Un de ses membres le décrit comme le Medef de la diaspora africaine et afrodescendante. EQUITYZ se présente comme un club d'investissement privé conçu par et pour des entrepreneurs antillo-guyanais, qui veut transformer l'épargne locale en financement de projets caribéens, avec du mentorat entre pairs.
Le Club Ébène, association d'entrepreneurs africains, caribéens et afro-descendants, vient de lancer son réseau d'excellence à Paris, fondé sur l'entraide, le mentorat et la transmission. Le Village Afropreneuriat, plateforme parisienne de mise en relation créée en 2020, réunit les entrepreneurs afro et l'écosystème d'incubateurs et d'organismes de financement. Côté outre-mer, Caraïbes Angels fédère depuis 2007 des business angels qui investissent dans les entreprises de la région Caraïbes.
Ces structures sont modestes face aux moyens publics. Le programme Entrepreneuriat Quartiers 2030 est doté de 456 millions d'euros sur 2024-2027, avec un prêt d'honneur Quartiers et un fonds de fonds de 100 millions d'euros pour investir dans des entreprises créées dans des territoires fragiles. Mais ce dispositif cible des quartiers, pas des origines. C'est cohérent avec le choix français de ne pas classer les citoyens par origine, et cela ne recoupe qu'en partie la question posée par le dîner de Roland-Garros.
D'autres pays ont fait un choix différent. Au Québec, le Fonds Afro-Entrepreneurs propose des prêts directs de 50 000 à 500 000 dollars à des entrepreneurs issus des communautés noires. Il a été mis en place à la demande du gouvernement, qui a mandaté un fonds d'investissement spécialisé pour le mener. On peut refuser ce modèle, mais il montre qu'un autre chemin existe.
Regarder la photo
Fogiel n'apporte aucune solution, et il le dit. C'est à la fois la force et la limite de son texte. Il a le mérite de nommer ce que beaucoup vivent sans que personne ne l'écrive : un monde qui n'a pas décidé d'exclure, mais qui s'est reproduit tout seul. Reste à ceux qui le vivent de dire à quoi ressemble la suite.
Cette suite ne viendra pas d'un dîner. Elle viendra des réseaux que les diasporas se construisent elles-mêmes, des entrepreneurs qui financent d'autres entrepreneurs, des médias qui racontent ce que l'on ne voit pas ailleurs, des festivals qui deviennent des économies. Et un jour, peut-être, des tables où l'on ne sera plus invité, mais où l'on décidera.