Plus de 2 000 soldats salvadoriens en Haïti, officiellement pour retrouver quatre techniciens disparus : derrière l’opération de sauvetage de Nayib Bukele se dessine une alliance sécuritaire aux contours encore flous, où l’on croise Washington et le sulfureux Erik Prince, fondateur de Blackwater. Pour Haïti, déjà meurtri par des décennies d’ingérences étrangères, la question dépasse largement celle de la sécurité.Une opération de sauvetage aux dimensions militaires considérables
Le 18 octobre 2026, quatre techniciens de l’armée de l’air salvadorienne disparaissent après l’attaque de leur véhicule blindé, à coups d’armes à feu et d’explosifs, dans une zone contrôlée par les gangs près de Port-au-Prince. Rattachés à la Force de suppression des gangs (GSF), soutenue par les Nations unies, ils auraient été enlevés, selon le gouvernement haïtien. Bukele affirme qu’ils étaient partis acheter de la nourriture.
La réaction ne se fait pas attendre. Le 21 octobre, le président salvadorien annonce une opération militaire et menace les responsables : « Nous avons déjà mis fin aux gangs au Salvador, et nous pouvons faire de même avec vous. » Les premières forces spéciales arrivent le lendemain. Puis le dispositif enfle. Le 27 octobre, un responsable de la sécurité haïtien évoque auprès de Reuters environ 1 000 soldats salvadoriens, et la presse salvadorienne en compte 1 300 après l’arrivée de 690 militaires ce jour-là. Le 29, Bukele diffuse sur X les images du débarquement de 2 000 hommes, forces spéciales et marines, selon Outre-mer La 1ère. D’après l’AFP, au moins 2 000 militaires sont arrivés en une semaine, un chiffre qui pourrait encore augmenter, jusqu’à 2 500 selon des sources citées par Reuters. Ce contingent équivaut à lui seul à l’ensemble des troupes des six pays qui composent la GSF.
Le contraste avec le discours initial est frappant. Avant l’embuscade, le contingent salvadorien comptait au moins 124 militaires, selon un rapport de l’ONU, et Bukele lui-même le décrivait comme composé de pilotes et de techniciens chargés d’évacuations médicales, « pas de faire la guerre ». Pour Jake Johnston, spécialiste américain d’Haïti cité par l’AFP, avec 2 000 soldats, « cela n’a rien d’une opération de recherche ». Le discours de Bukele a d’ailleurs évolué. Le 29, dans un message en créole haïtien, il répète que ses hommes ne cherchent qu’à voir les quatre disparus rentrer chez eux, mais ajoute que les Salvadoriens sont venus en Haïti pour combattre les gangs et qu’ils rentreront une fois leur mission accomplie. Il assure aussi qu’il ne s’agit ni d’une invasion ni d’une opération contre le peuple haïtien, et que personne ne le paie pour cela.
Le sort des quatre disparus reste, lui, inconnu. Le New York Times a rapporté le 24 octobre la remise de corps qui pourraient être les leurs, ce que Bukele a démenti : « Ce ne sont pas nos hommes. » La GSF dit ne pas être en mesure de conclure. Un chef de gang affirme qu’ils sont morts.
Reste donc une question difficile à éluder : pourquoi mobiliser des milliers de militaires pour retrouver quatre techniciens ? Et surtout, quels sont les objectifs opérationnels de cette force, sa durée de présence, les règles qui l’encadrent ? À ce stade, les autorités n’ont pas apporté de réponses précises.
Bukele veut exporter son modèle
Pour comprendre cette intervention, il faut regarder ce qui s’est passé au Salvador depuis l’arrivée au pouvoir de Nayib Bukele. En mars 2022, après une flambée de violences attribuées aux gangs, il décrète un état d’exception qui permet des arrestations massives et restreint considérablement les garanties judiciaires. La politique sécuritaire repose sur une présence militaire accrue, des opérations de grande ampleur et l’incarcération de dizaines de milliers de personnes soupçonnées d’appartenir aux organisations criminelles.
Sur le plan des homicides, les résultats sont spectaculaires : le Salvador, longtemps l’un des pays les plus violents du continent, affiche une baisse considérable de la criminalité meurtrière. Mais les organisations de défense des droits humains dénoncent des arrestations arbitraires, des détentions sans procès équitable, des mauvais traitements et des décès en prison. Le modèle Bukele est aussi un modèle de répression massive, dont le coût humain et démocratique reste considérable.
En intervenant en Haïti, le président salvadorien s’offre l’occasion de démontrer que sa méthode peut fonctionner au-delà de ses frontières. Le problème, c’est que les deux pays ne se ressemblent pas. Au Salvador, l’État disposait d’institutions capables de mener une campagne sécuritaire centralisée. En Haïti, l’autorité publique est profondément fragilisée, la justice largement paralysée, les prisons surpeuplées, et les gangs solidement implantés. Ils ne sont pas de simples bandes de délinquants que l’on neutraliserait par des arrestations massives : ils contrôlent des quartiers entiers, des axes routiers, des infrastructures stratégiques et des circuits économiques, et certains disposent d’armes de guerre. Transposer le modèle salvadorien dans un tel environnement ne garantit en rien les mêmes résultats.
Une intervention qui échappe en partie au cadre international ?
Depuis 2025, la lutte internationale contre les gangs en Haïti s’articule autour de la Gang Suppression Force, créée par une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU. Elle a succédé à la mission multinationale dirigée par le Kenya et doit compter jusqu’à 5 500 policiers et militaires. Elle n’en réunit aujourd’hui qu’environ 2 000. L’arrivée massive des Salvadoriens change donc considérablement le rapport de force.
Mais les modalités de leur intervention restent opaques. Un accord bilatéral entre Port-au-Prince et San Salvador a été approuvé, mais la chaîne de commandement, les règles d’engagement et la coordination avec la GSF et la police haïtienne suscitent de nombreuses interrogations. L’AFP décrit une arrivée rapide, massive et discrète, en dehors des cadres internationaux existants mais avec le soutien des États-Unis, qui risque de désorganiser la lutte confiée à la GSF. Selon l’agence EFE, le déploiement se fait même en marge du mandat défini par l’ONU en septembre 2025. Le gouvernement haïtien, lui, garde le silence sur l’opération.
L’enjeu n’est pas seulement de disposer de plus de soldats. Il est de savoir qui décide des opérations, qui contrôle l’usage de la force, et qui répond des éventuelles violations commises sur le terrain.
Erik Prince, l’autre visage de l’intervention
Un nom mérite une attention particulière : Erik Prince. Fondateur de Blackwater, société militaire privée américaine tristement célèbre pour ses activités en Irak, cet ancien Navy SEAL est devenu l’un des acteurs les plus controversés du secteur de la sécurité privée. Via Vectus Global, sa nouvelle société, il opère en Haïti depuis mars 2025, notamment avec des drones armés.
En août 2025, Reuters révélait que Prince affirmait avoir conclu un accord de dix ans avec les autorités haïtiennes. Son projet ne se limitait pas à la sécurité : il prévoyait aussi de participer à la mise en place d’un système de collecte des taxes sur les marchandises passant par la frontière avec la République dominicaine. L’ancien président du Conseil présidentiel de transition a déclaré ignorer l’existence d’un tel contrat, et la version du gouvernement évoquait un contrat douanier distinct, non signé.
Ce que l’on sait en revanche, c’est le bilan des drones. Selon Human Rights Watch, les drones explosifs utilisés par les forces de sécurité haïtiennes et des sous-traitants ont tué au moins 1 243 personnes et en ont blessé 738 en dix mois, jusqu’en janvier 2026. Et d’après l’AP, une partie des contractuels de Vectus Global sont salvadoriens. Un analyste salvadorien cité par Reuters s’attend à ce qu’une partie des nouveaux arrivants opère hors de la chaîne de commandement de la mission onusienne et puisse se coordonner avec la société de Prince. Une entreprise privée et des troupes étrangères participent ainsi à une même entreprise de reconquête territoriale, sans que l’articulation de leurs responsabilités soit clairement établie. Jusqu’où peut aller le rôle d’une société militaire privée dans un pays dont les institutions sont déjà à terre ?
Washington en retrait, mais jamais très loin
Donald Trump entretient des relations étroites avec Nayib Bukele, qui a accepté que des migrants expulsés des États-Unis soient détenus dans la prison de haute sécurité CECOT. Selon une enquête publiée le 30 octobre par Axios, Bukele a appelé Trump le mardi 27 octobre pour s’assurer que Washington ne s’opposerait pas à l’escalade. Réponse du président américain, selon des sources proches de la conversation : « Faites ce que vous avez à faire. »
Axios rapporte aussi que Bukele avait proposé que le Salvador pacifie Haïti comme force agissant pour le compte des États-Unis, et que Marco Rubio préférait « garder Haïti sous les radars ». Washington aurait refusé de lui fournir drones et avions de transport. Reuters indique toutefois que le Southern Command a prêté des C-130 pour acheminer une partie des troupes salvadoriennes.
Il serait excessif d’affirmer que Washington dirige l’opération. Mais les éléments disponibles posent la question d’un dispositif où les États-Unis poursuivraient leurs objectifs régionaux par partenaires étrangers et entreprises privées interposés. Haïti pourrait devenir le terrain d’expérimentation d’une nouvelle forme de projection de puissance américaine dans les Caraïbes.
Les Haïtiens, premières victimes et grands absents des décisions
Dans cette bataille diplomatique et militaire, la population haïtienne reste la première concernée. Meurtres, enlèvements, viols, extorsions et déplacements forcés rythment le quotidien de millions de personnes : elle a toutes les raisons d’attendre une réponse efficace. Elle a aussi toutes les raisons de se méfier des interventions étrangères. L’histoire d’Haïti est jalonnée d’ingérences et d’occupations qui n’ont pas permis de reconstruire durablement ses institutions. La MINUSTAH, déployée de 2004 à 2017, a été entachée par des accusations de violences sexuelles et par l’épidémie de choléra introduite par des Casques bleus népalais, qui a fait des milliers de morts.
Aujourd’hui, les opérations contre les gangs font craindre de nouvelles victimes civiles. Médecins sans frontières a soigné 30 personnes blessées par des tirs ou des explosions de drones entre le 18 et le 26 octobre dans ses hôpitaux de Tabarre et de Cité Soleil, dans une capitale où les routes sont parfois bloquées et où une grande partie du système hospitalier est à l’arrêt. L’urgence sécuritaire ne peut pas justifier que la protection des civils devienne secondaire.
Une sécurité sans démocratie peut-elle reconstruire Haïti ?
Le calendrier politique rend cette intervention encore plus sensible. Le Conseil électoral provisoire vient de reporter les élections générales à juillet 2027. Le pays n’a plus connu d’élections depuis 2016, et sa présidence est vacante depuis l’assassinat de Jovenel Moïse en juillet 2021. L’insécurité est évidemment l’un des principaux obstacles à la restauration d’un fonctionnement démocratique. Mais une opération militaire, même victorieuse sur le terrain, peut-elle suffire à reconstruire un État ?
Désarmer les gangs ne signifie pas rétablir la justice, garantir l’accès à l’éducation, reconstruire les services publics ni redonner confiance à une population abandonnée depuis des années. La sécurité ne peut durablement exister sans institutions légitimes, sans perspectives économiques et sans possibilité pour les Haïtiens de décider de leur avenir.
Le pari est considérable. Pour Bukele, il s’agit de démontrer que son modèle peut s’exporter. Pour Trump, de peser sur la sécurité régionale sans engager de soldats américains. Pour Erik Prince, de s’installer là où les entreprises militaires privées prennent une place croissante. Pour les Haïtiens, l’enjeu est autrement plus vital : sortir enfin d’un cycle de violence, d’ingérences et d’instabilité politique.
On peut comprendre qu’une population réclame la fin du règne des gangs sans pour autant considérer que toute intervention militaire étrangère constitue une solution. La véritable question n’est pas seulement de savoir qui parviendra à reprendre les territoires contrôlés par les groupes armés. C’est de savoir qui construira ensuite un État capable de les protéger, et au bénéfice de qui.