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Quand la misère cesse d’émouvoir et commence à faire peur

Un homme brise une vitrine pour voler un pain et la littérature mondiale en tire une épopée. Samedi 17 octobre 2026, des milliers de personnes ont manifesté contre la vie chère. Dans certaines villes, des groupes ont brisé des vitrines, pillé des magasins et attaqué des bâtiments publics. Le mot qui vient alors n’est plus « misère », mais « pillage ». Entre le roman de Hugo et le récit officiel, il n’y a pas cent soixante-quatre ans d’écart, il y a une question de distance. On pardonne tout aux pauvres, à condition qu’ils soient morts, fictifs ou en noir et blanc. Jean Valjean a volé du pain, des pilleurs ont pris des baskets : pourquoi l’un fait-il pleurer et les autres font-ils peur ?

Ce que l’on a vu le 17 octobre

La journée devait être celle de la vie chère. Lancé sur les réseaux sociaux début septembre, l’appel visait le prix des carburants et le gel des allocations et des salaires des fonctionnaires prévu dans le projet de budget. Il a été rejoint par la CGT, La France insoumise, le Parti communiste et les organisations lycéennes et étudiantes, déjà mobilisées sur l’état des établissements, Parcoursup et les emplois du temps.

Le ministère de l’Intérieur a compté 550 000 manifestants, dont 110 000 à Paris, tandis que les organisateurs en revendiquaient 800 000. La mobilisation a largement dépassé les prévisions initiales. Dans la journée, les cortèges se sont déroulés dans le calme dans de nombreuses villes. Puis, dans certains secteurs, la situation a basculé.

À Paris, des groupes ont affronté les forces de l’ordre, pillé des commerces et tenté de s’approcher de l’Élysée. À Marseille, des individus ont pénétré dans l’hôtel de ville et s’en sont pris à des bâtiments et à des commerces. À Limoges, l’hôtel de ville a été ravagé par un incendie. À Lyon, l’office de tourisme a également été incendié.

Le bilan consolidé du ministère de l’Intérieur, publié dimanche, fait état de 2 397 interpellations et de 997 policiers et gendarmes blessés, dont sept grièvement.

À Marseille, la préfecture a avancé le chiffre de 30 000 pilleurs, dont 8 000 émeutiers. Un chiffre spectaculaire, mais vivement contesté par le maire Benoît Payan, qui l’a jugé « farfelu ». L’élu dénonce notamment l’insuffisance des effectifs policiers déployés dans sa ville. Cette divergence ne relève pas d’un détail : elle pose la question de la manière dont les événements sont comptabilisés, décrits et présentés à l’opinion.

Ce qui a été emporté : des chaussures de sport, des vêtements, de la nourriture, des parfums, mais aussi de l’électroménager, des téléphones, des bijoux et des produits de luxe. On peut lire cette liste comme celle du superflu. On peut aussi s’interroger sur la place que ces biens occupent dans une société où l’apparence, la consommation et l’accès aux outils numériques conditionnent une part croissante de la vie quotidienne.

Sans téléphone, certaines démarches administratives deviennent difficiles, l’accès à l’emploi se complique et les liens sociaux peuvent se distendre. Cela ne transforme pas le pillage d’un magasin en acte de nécessité. Les motivations de ceux qui ont participé aux violences sont diverses et ne peuvent être déduites des objets emportés. Mais une question demeure : que dit de notre société le fait que des biens de consommation soient devenus, pour certains, des marqueurs d’intégration autant que des symboles d’exclusion ?

Hugo le savait : la misère est aussi une affaire de regard.

Le pain de Valjean, la paire de baskets de 2026

Rappelons ce que raconte Hugo, parce que la mémoire collective l’a adouci. Jean Valjean, ancien élagueur sans travail, vole un pain pour nourrir les sept enfants de sa sœur veuve. Il brise une vitre, commet un vol et se retrouve condamné à cinq ans de bagne. Ses tentatives d’évasion portent ensuite sa peine à dix-neuf ans.

Dès les premières pages, nous avons donc un voleur et un condamné récidiviste. Mais Hugo ne demande pas au lecteur de s’arrêter à la qualification pénale de son acte. Il l’oblige à regarder la situation dans laquelle cet homme se trouve et à se demander ce que la société fait de ceux qu’elle laisse au bord du chemin.

Dans sa préface, l’écrivain affirme que tant qu’il existera, du fait des lois et des mœurs, une damnation sociale créant artificiellement des enfers au sein de la civilisation, des livres de cette nature ne seront pas inutiles. Il n’a pas écrit pour abolir la responsabilité individuelle. Il a écrit pour que la justice ne dispense jamais de réfléchir aux conditions sociales qui précèdent certains actes.

Où est la différence avec aujourd’hui ?

Le pain de Valjean répond à un besoin vital immédiat. En 2026, le minimum nécessaire pour vivre dignement ne se résume plus à se nourrir. Il faut aussi pouvoir se déplacer, se vêtir, communiquer, accéder à ses droits et trouver un emploi. Le carburant peut être indispensable pour aller travailler ; le téléphone, pour effectuer des démarches ; les vêtements, pour se présenter à un entretien.

Mais ces besoins ne permettent pas de confondre tous les vols avec celui de Valjean. Un téléphone dérobé peut être destiné à un usage personnel, à la revente ou à d’autres fins. Une paire de baskets peut répondre à un besoin comme relever d’une envie. Un bijou de luxe ne devient pas un bien de première nécessité parce qu’il est convoité.

La comparaison avec Hugo n’a donc pas pour fonction d’absoudre les pilleurs. Elle oblige à poser une autre question : pourquoi certains actes sont-ils immédiatement ramenés à la délinquance de leurs auteurs, tandis que les conditions sociales qui les entourent disparaissent du débat ?

Un récit d’État qui ne tient pas toutes ses promesses

Dimanche, le ministre de l’Intérieur a attribué les violences à des groupes d’ultragauche, rejoints par des délinquants opportunistes. Lundi, sur TF1, la procureure de la République de Paris, Laure Beccuau, a indiqué qu’elle ne pouvait pas confirmer que les auteurs des violences parisiennes étaient politiquement liés à l’ultragauche. Beaucoup de personnes placées en garde à vue gardent le silence et ne revendiquent aucun positionnement.

Cela n’exclut pas la présence de militants parmi les auteurs des violences. Cela ne prouve pas davantage que tous les casseurs poursuivaient un objectif politique. Les enquêtes doivent établir les faits, les responsabilités et, lorsque les éléments le permettent, les motivations. Entre une qualification politique avancée par le gouvernement et ce que les investigations permettent d’établir, il existe une différence que le débat public ne devrait pas effacer.

La deuxième question est celle du dispositif policier. Le mouvement était annoncé depuis septembre. Pourtant, des policiers interrogés par franceinfo ont décrit un dispositif sous-dimensionné, des unités en sous-nombre et des difficultés à faire face aux violences. À Marseille, Benoît Payan a lui aussi dénoncé le manque d’effectifs. Le ministre de l’Intérieur, lui, défend les moyens engagés.

Ces appréciations contradictoires appellent des réponses précises. Quels effectifs étaient disponibles ? Comment ont-ils été répartis ? Quelles informations les autorités possédaient-elles avant les débordements ? Quelles consignes ont été données et à quel moment ? La présence de groupes violents dans plusieurs centres-villes ne suffit pas, à elle seule, à déterminer les responsabilités opérationnelles. Mais elle justifie que les choix effectués soient examinés.

Reste la question de la force employée. À Saint-Étienne, un lycéen de 17 ans a eu la main arrachée par une grenade ; l’IGPN a été saisie. Cet événement s’inscrit dans un débat plus large sur l’usage des armes de maintien de l’ordre, les blessures graves qu’elles peuvent provoquer et la proportionnalité des interventions.

La condamnation des violences contre les policiers n’interdit pas d’examiner celles qui sont commises par les forces de l’ordre. Les deux questions doivent être traitées avec la même exigence : établir les faits, identifier les responsabilités et laisser les enquêtes suivre leur cours. Une blessure grave ne prouve pas, à elle seule, qu’une intervention était illégale ; elle ne dispense pas non plus de l’examiner.

Les policiers sont des êtres humains. Près d’un millier de blessés, c’est un bilan qu’aucun métier ne devrait supporter. Ils ne méritent ni la haine ni les violences. Mais reconnaître leur exposition au danger n’interdit pas de questionner les doctrines de maintien de l’ordre, pas plus que condamner les pillages n’autorise à refermer le débat sur les causes sociales de la colère.

Surtout, les casseurs ne sont pas les manifestants. Ceux qui ont défilé pacifiquement pour dénoncer la vie chère ne sauraient être assimilés à ceux qui ont pillé des magasins ou incendié des bâtiments. Et les auteurs des violences ne peuvent pas être présentés, sans preuve, comme les porte-parole d’un peuple tout entier.

Les Thénardier, Cosette, Gavroche

Reprenons la distribution.

Les Thénardier tiennent l’auberge, exploitent l’enfant qu’on leur confie et chiffrent chaque tartine. Ils incarnent une forme de prédation qui prospère sur la vulnérabilité des autres. On peut voir dans certaines politiques d’austérité une logique comptable qui fait peser les efforts sur ceux qui disposent déjà de peu de marges : gel des allocations, réduction des aides, salaires publics sous pression. La comparaison est une image, pas une équivalence morale. Elle invite à regarder qui supporte le coût des décisions collectives.

Cosette, c’est la jeunesse à qui l’on demande de balayer, de se taire et de grandir sans manger. C’est aussi celle à qui l’on demande de construire son avenir dans un monde où le logement, les études, l’emploi et les perspectives écologiques sont devenus des sources d’inquiétude.

Gavroche, c’est l’enfant de la rue, celui qui a appris à survivre sans attendre grand-chose des adultes. Aujourd’hui, il peut évoquer le lycéen qui bloque son établissement pour réclamer des moyens et se retrouve au milieu des affrontements. Mais là encore, il faut distinguer la mobilisation politique, le refus de l’autorité et la participation aux violences.

Un détail de Hugo mérite de ne pas être oublié : Gavroche est le fils des Thénardier. Le romancier montre ainsi comment la misère et l'abandon peuvent produire leurs propres enfants perdus, avant que la société ne les découvre dans la rue et ne s'étonne de leur colère.

La littérature ne fournit pas une explication automatique aux événements de 2026. Elle donne des outils pour les interroger. Elle rappelle qu'une société ne peut pas durablement ignorer les conditions de vie de sa jeunesse, puis ne regarder celle-ci qu'à travers les dégâts qu'une partie de ses membres provoque.

Ça ressemble à une révolution, sans en être une

Il faut rester honnête : entre 550 000 et 800 000 personnes ont manifesté, en grande majorité dans le calme. Les 2 397 interpellations ne font pas un peuple, pas plus que les groupes violents ne résument une mobilisation nationale.

Le risque est que le bruit des vitrines brisées couvre le message de ceux qui ont marché sans rien casser. Les commerçants victimes des pillages ont subi des pertes parfois considérables. Les salariés des magasins touchés, les riverains et les agents publics confrontés aux violences en paient aussi le prix. Les reconnaître comme victimes ne signifie pas que les revendications sociales exprimées dans les cortèges deviennent illégitimes.

Inversement, condamner les pillages ne saurait suffire à répondre à la colère qui a conduit des centaines de milliers de personnes dans la rue. Le mouvement avait été annoncé depuis plusieurs semaines. Les revendications sur la vie chère, les salaires et l'état des services publics ne sont pas nées avec les premières vitrines brisées. Elles existaient avant et continueront d'exister après.

On prête à Emmanuel Macron la formule « moi ou le chaos ». Elle résume, selon ses détracteurs, une stratégie politique fondée sur l'idée qu'il n'y aurait pas d'alternative crédible à son propre camp. Samedi, des groupes violents ont tenté de s'approcher de l'Élysée, une mairie a été ravagée par un incendie et des centres-villes ont été le théâtre de pillages. La formule prend alors une résonance particulière : le chaos est là, mais il ne constitue ni un programme politique ni une réponse aux revendications sociales.

Hugo n'a jamais demandé qu'on applaudisse Valjean. Il a demandé qu'on se demande pourquoi, devant un pain, un homme brise une vitre.

Cent soixante-quatre ans après la parution des Misérables, la question reste entière. Non parce que voler du pain et piller des commerces seraient des actes identiques, mais parce qu'une société qui ne regarde que la vitre brisée risque de ne jamais comprendre ce qui se joue derrière.

Quelle vitre, et qu'est-ce qui pousse à la briser ?