Après plus d’un mois de blocus et de manifestations, le gouvernement a dévoilé le 26 octobre ses réponses au mouvement de la jeunesse. Élise Huillery, professeure d’économie à l’ENS-PSL, et Romane Paris, conseillère en politiques publiques au Public Finance Lab, ont chiffré chaque mesure. Leur verdict : le plan pèse moins de 5 % de ce que coûterait la reconstruction de l’Éducation.Réforme de Parcoursup, avant son remplacement en 2028, pour plus de transparence. Prêt de 4 milliards d’euros de l’État aux régions pour rénover collèges et lycées. Indexation des bourses étudiantes sur l’inflation. Création de postes d’enseignants. Voilà pour l’essentiel des annonces. Les principales organisations de jeunesse en ont aussitôt souligné les limites politiques, très éloignées de leurs revendications. D’autres pourraient se dire que « c’est déjà pas mal », à plus forte raison venant d’un pouvoir habitué à ne rien lâcher. Les deux économistes, elles, y voient trois problèmes majeurs.
Un problème d’ordre de grandeur
Elles ont budgété chaque mesure pour savoir ce que représentent réellement ces annonces. L’ouverture de 15 000 places dans le supérieur : 420 millions d’euros. L’indexation des bourses sur l’inflation : 50 millions. Les 500 postes d’enseignants au lycée et 100 contractuels pour remplacer les absences : 60 millions. Le prêt de 4 milliards pour le bâti : zéro, puisque c’est un prêt et non une dépense. Le remplacement de Parcoursup : zéro également.
Au total, 530 millions d’euros. Selon leurs estimations, il en faudrait 11,8 milliards pour reconstruire l’Éducation. Le plan du gouvernement n’en représente pas 5 %.
Les investissements les plus structurants ont tout simplement été évacués. Rien sur la revalorisation salariale des enseignants, pourtant payés 15 % de moins que chez nos voisins européens. Et de gros effets d’annonce, comme les « 28 élèves par classe » en seconde, sans prévoir davantage de professeurs en conséquence. Les mesures les plus structurelles sont absentes, et ce qui est présent l’est au rabais.
Aucune recette pour financer ces dépenses
Le gouvernement n’associe aucune recette nouvelle à ces dépenses nouvelles, et c’est préoccupant. D’abord parce que cela limite sa marge de manœuvre : il se retrouve réduit à des mesurettes, très éloignées des besoins du terrain. Ensuite parce que la question se pose : où trouver ces 530 millions ? Deux options. Soit davantage de dette, soit un prélèvement ailleurs dans le budget de l’État. Mais alors où ? Dans l’hôpital public ? Dans la Justice ?
Le refus catégorique d’aller chercher l’argent là où il est enferme la discussion politique dans une impasse. Les deux économistes avancent donc une piste : un impôt sur les héritages supérieurs à 4,2 millions d’euros, ce qui concerne 1 % des Français. À elle seule, cette recette donnerait les moyens d’une action à la hauteur du moment, sans rogner ailleurs. Une proposition juste et efficace, selon elles, qui permettrait de ne pas laisser s’installer le récit de la pénurie, sans rapport avec la réalité économique du pays.
Le cœur de la colère n’a pas été entendu
Au-delà de la comptabilité, ce qui s’exprime dans la rue depuis cinq semaines, c’est un sentiment d’injustice sociale devant l’éducation, celui d’une école à deux vitesses. Et les faits lui donnent raison : la France est l’un des pays de l’OCDE où l’origine sociale pèse le plus sur la réussite des élèves. Sur ce sujet pourtant fondamental, les annonces tiennent en un mot : rien.
Rien pour les besoins spécifiques des élèves les plus défavorisés, notamment en primaire, là où se creusent les inégalités scolaires les plus profondes. Rien pour la mixité scolaire, par exemple en modulant les aides de l’État aux établissements privés selon leur composition sociale. Et le pouvoir d’achat des boursiers n’augmente pas : il s’agit simplement d’une indexation sur l’inflation, à partir de 2027. Résultat, beaucoup de bacheliers parmi les moins aisés continueront d’abandonner leurs études faute de moyens.
Un sursis, pas une solution
Prenons un peu de recul. Le mouvement de la jeunesse qui traverse le pays est historique, comme la pression politique qu’il exerce depuis plus d’un mois. Face à lui, ces annonces ne sont pas une véritable réponse. Et le problème ne se limite pas à leur insuffisance. Certains estiment que l’action du gouvernement « va dans le bon sens » mais reste « insuffisante », comme si l’on avançait sur la bonne route, à petits pas. Or, côté budget, ces annonces ressemblent plutôt à un sursis, dans une dynamique d’ensemble qui continue d’aller vers le pire. Des mesures qui relèvent du délai plutôt que de la solution.
Les organisations de jeunesse, elles, chiffrent leurs demandes autour de 10 milliards d’euros et ont maintenu de nouveaux appels à mobiliser les 31 octobre et 5 novembre. Le rapport de force, lui, ne fait que commencer.