Réunis à Addis-Abeba, gouvernements, bailleurs et humanitaires cherchent à remplacer la distribution de repas par des solutions qui nourrissent durablement. Le continent compte 309 millions de personnes sous-alimentées, et l’argent extérieur se raréfie.
Mardi 3 novembre, le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba a accueilli une rencontre de haut niveau organisée avec la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, sous le thème « Advancing Durable Solutions Towards Zero Hunger in Africa ». L’ambition affichée : cesser de courir derrière chaque crise et bâtir des solutions qui durent. L’urgence, elle, ne laisse aucun répit. Selon le dernier rapport des agences onusiennes sur la sécurité alimentaire, publié en juillet, environ 309 millions d’Africains étaient sous-alimentés en 2025. Pour la première fois, le continent dépasse l’Asie (292 millions) au triste classement de la faim, alors que ce chiffre était de 171 millions en 2010. Et pendant que la faim recule ailleurs dans le monde, elle continue de progresser ici, en valeur absolue, du fait de la croissance démographique.
« On ne mange pas des politiques »
La formule est de Moses Vilakati, commissaire de l’Union africaine chargé de l’agriculture, et elle résume le problème mieux qu’un communiqué. Les cadres, les déclarations et les engagements existent. Le continent s’est déjà promis la faim zéro à l’horizon 2035. Ce qui manque, c’est l’application. Premier chantier selon lui : cesser de dépendre des pluies. L’agriculture africaine reste majoritairement pluviale, et la pluie peut arriver en retard, ne pas venir du tout ou provoquer des inondations, avec des rendements qui s’effondrent dans tous les cas. En première ligne, les petits producteurs, qui ont besoin d’irrigation, d’équipements, de semences adaptées et d’engrais correspondant à la nature de leurs sols. Autrement dit, de bien plus qu’un sac de riz livré de temps en temps.
Les bailleurs s’éloignent, il faut chercher chez soi
Reste à trouver l’argent. Moses Vilakati ne tourne pas autour du pot : les bailleurs, confrontés à leurs propres difficultés, soutiennent de moins en moins l’Afrique. Son message aux gouvernements est clair : regarder d’abord chez eux. Fonds de pension, diasporas, philanthropes : les sources existent, à condition de leur présenter des projets solides, capables d’être financés. Le constat est rude, mais il a le mérite de poser une question de souveraineté. Un continent qui attend sa nourriture de la générosité d’autrui, et dont la générosité d’autrui se tarit, n’a pas d’autre choix que de reprendre la main.
Même constat du côté de la Croix-Rouge kényane. Son secrétaire général, Ahmed Idris, pointe un déséquilibre : trop de ressources vont à l’intervention d’urgence, pas assez à la prévention. Et la spirale s’entretient d’elle-même. Les catastrophes sont plus fréquentes et plus violentes, les budgets nationaux s’épuisent à secourir et à reconstruire, et il reste de moins en moins pour le développement, donc pour éviter la prochaine crise.
Au Kenya, du riz là où l’eau détruisait le maïs
Pour illustrer son propos, Ahmed Idris raconte l’histoire du comté de Taita Taveta, au sud-est de Nairobi. Là, une rivière sortait régulièrement de son lit et ravageait les champs de maïs et de haricots. Plutôt que de subir, les habitants ont posé une question simple : puisque l’eau revient chaque année, pourquoi ne pas nous aider à cultiver du riz ? La Croix-Rouge les a mis en relation avec un partenaire qui a financé la formation et le matériel agricole, puis les autorités du comté ont fourni une décortiqueuse. Les familles consomment désormais leur riz et vendent le reste pour couvrir d’autres besoins.
Le responsable humanitaire avance un chiffre : moins de trois millions de dollars investis sur cinq ans, là où l’aide alimentaire d’urgence coûte chaque année bien davantage. Résultat, assure-t-il, plus besoin de retourner distribuer de la nourriture dans cette communauté. Précision utile : il ne dit pas à quel périmètre géographique s’applique cette comparaison, il faut donc la lire comme un ordre de grandeur plaidant pour la prévention, et non comme un bilan comptable. Sa recommandation tient en une règle : pour chaque dollar prévu pour l’urgence, en investir plusieurs autres dans une solution durable.
Ce qui frappe dans cet exemple, c’est l’origine de l’idée. Ce ne sont ni un bureau d’études ni un bailleur qui ont choisi le riz, mais les habitants, qui connaissaient leur rivière. Les solutions les plus durables sont souvent celles que les communautés formulent elles-mêmes, pour peu qu’on leur donne les moyens de les mener.
Tenir le nombre, déjà, serait une victoire
À Addis-Abeba, le mouvement Croix-Rouge et Croissant-Rouge travaille avec les gouvernements présents à identifier d’autres projets à financer. Les reproduire demande de l’argent, mais aussi de la continuité de l’action publique. Moses Vilakati cite l’exemple de l’Éthiopie, où les ministères de l’agriculture, des finances, des terres et de l’eau doivent avancer ensemble. Sa conviction : on veut voir descendre ce chiffre de 300 millions. Mais avec la pression démographique, il en est conscient : le simple fait de le stabiliser serait déjà une réussite.
C’est peut-être cela, la mesure de l’ambition : se féliciter de ne plus augmenter. Ce n’est pas rien, mais ce n’est pas la faim zéro promise. L’écart entre les deux se mesure en champs irrigués, en semences, en routes, en financements. Et en volonté politique.
