Pas de plaintes, pas de critiques. Le régime russe verrouille tous les témoignages remontant de l’enfer du front ukrainien. Jusqu’à museler les mouvements de femmes de mobilisés, observe la sociologue Anna Colin Lebedev, spécialiste des sociétés post-soviétiques.
Il ne fait pas bon être femme de soldat en Russie… L’activiste Maria Andreïeva, une des figures du mouvement des femmes de mobilisés, est la dernière à en avoir fait les frais. Le 6 août, elle a annoncé rendre les armes, après avoir été classée « agent de l’étranger » et privée de son emploi. Et rares sont les femmes à oser encore s’exprimer, comme elle, à visage découvert. Elles sont pourtant les seules à pouvoir relayer les paroles des combattants dans l’enfer de la guerre en Ukraine. C’est justement ce que redoute le Kremlin, qui fait tout pour éviter que remontent du front des témoignages qui contrediraient le récit officiel.
Entretien avec Anna Colin Lebedev sociologue à l’Université Paris-Nanterre et spécialiste des sociétés post-soviétiques.
Qualifiée d’agent de l’étranger et privée de son emploi, l’activiste Maria Andreïeva, une des figures des mouvements de femmes de mobilisés en Russie, a dû se mettre en retrait cette semaine… Trop gênante pour le Kremlin ?
Le pouvoir n’a pas osé toucher à ces femmes jusqu’à récemment, par crainte d’une protestation des combattants. La parole avait été verrouillée dès le début de la guerre en Ukraine, en février 2022, mais le mouvement des femmes de mobilisés n’a été classé « agent de l’étranger » qu’en juin dernier.
Signe de fébrilité du Kremlin ?
Moscou glorifie les combattants, mais il y a un tabou complet sur ce qu’ils vivent sur le front. Les mobilisés y sont à durée indéterminée, quasiment à perpétuité. Ils sont censés soit y mourir, soit y rester. Plus que tout, le Kremlin redoute leur retour : ils pourraient livrer un témoignage de la guerre bien différent du récit officiel.
D’où la tentative de réduire leurs femmes au silence ?
Oui, elles seules peuvent relayer les informations qui leur parviennent du front. Sur les conditions matérielles, le manque de soins en cas de blessures, etc.
Cela rappelle les comités de mères de soldats des années 1990…
Les mobilisations de femmes liées aux questions militaires existent dès la fin de l’époque soviétique, en 1988-1989. Leur émergence est très souvent liée aux guerres, en l’occurrence en Afghanistan [1979-1989], mais aussi à la manière dont l’État russe traite globalement ses conscrits et ses combattants. Eux sont dans une situation de grande dépendance vis-à-vis de l’armée, voire de privation de leurs droits civiques : leurs proches sont les seuls à pouvoir prendre la parole pour les défendre.
Le mouvement, cette fois, est-il aussi visible du grand public ?
Il n’est ni structuré ni enregistré. Impossible d’en mesurer l’ampleur car ces femmes n’ont pas la possibilité de se réunir. L’accès aux médias d’État et privés étant fermé à quiconque critique le pouvoir, elles ne sont présentes publiquement que sur YouTube et Telegram. Maria Andreïeva fait partie des rares à avoir témoigné à visage découvert, mais elle n’est connue que des quelques dizaines de milliers de personnes qui suivent ces chaînes.
Pas de quoi faire trembler le Kremlin ?
Les proches des combattants ont pu être une épine dans le pied du pouvoir lorsque la contestation était tolérée. En 1988-1989, on était en pleines perestroïka et glasnost, donc dans un contexte d’ouverture et de possibilité pour les médias de dire ce qui n’allait pas dans le pays. Pareil durant la guerre en Tchétchénie [1994-1996]. La parole des proches était relayée ; cela donnait la possibilité à beaucoup de femmes de se reconnaître dans le mouvement.
Tout ce que Vladimir Poutine veut éviter désormais ?
Dans sa priorité de gagner la guerre, il aurait pu s’allier avec ceux qui demandaient une armée plus efficace. Les femmes de mobilisés, la première année, tenaient un discours hyper-patriotique : elles ne contestaient pas les objectifs de la guerre mais demandaient que cela se passe bien pour les hommes. Sauf que le pouvoir russe ne cherche pas l’efficacité mais le contrôle, ce qui le rend sourd aux critiques.
Le sort des soldats n’émeut-il pas le reste de la population ?
La sympathie que pouvaient éprouver les Russes à l’égard des combattants était très différente lors des conflits précédents. En Afghanistan et en Tchétchénie, les hommes étaient des jeunes à peine sortis de l’enfance et envoyés au front contre leur volonté.
Nous n’avons pas de données fiables et complètes, mais pour donner des ordres de grandeur, on estime que, depuis 2022, la Russie compte environ 300 000 mobilisés sur près de 800 000 combattants. Car elle recrute beaucoup sur contrat, en inondant ces hommes et leurs proches de versements faramineux. Quand un mobilisé perçoit environ 2000 € par mois, un combattant sous contrat peut toucher entre 5 000 et 8 000 € dès la signature, auxquels s’ajoutent la solde mensuelle versée par le ministère de l’Intérieur et une prime de leur région.
Ces combattants sous contrat passent pour des nantis ?
Oui. Ils touchent des sommes inouïes rapportées aux 450 € de salaire moyen russe – seulement 200 € dans les républiques du Caucase –. Cela diminue grandement la sympathie à leur égard. Même chose pour leurs femmes, perçues comme des épouses de mercenaires qui ont choisi de s’engager et qui mènent la belle vie…
L’une des revendications des femmes de mobilisés est d’ailleurs de dire : « Puisque vous recrutez sous contrat, faites revenir nos hommes enrôlés de force. »
Mais pas question de démobiliser ?
Surtout pas. D’abord parce que ce sont des combattants désormais aguerris. Mais aussi pour éviter qu’ils ne reviennent à la vie civile en colportant un récit de la guerre qui ferait désordre. En réalité, ce qui dérange chez ces femmes, ce sont d’abord leurs maris. Il ne faut pas que leur expérience de guerre vienne perturber l’image que l’État russe cherche à construire.
En quoi leurs témoignages seraient-ils pires que ceux des guerres passées ?
On n’a pas changé de nature, mais de degré. Les droits des soldats n’ont jamais été véritablement respectés dans l’armée russe, ces trente dernières années ; la formation n’a jamais été d’une grande qualité… Mais aujourd’hui, les combattants sont envoyés sur le front sans préparation, sans encadrement, au mépris de leur état de santé.
Ces soldats sont utilisés comme des consommables. L’armée intègre l’idée qu’ils ne soient pas secourus sur le front, pas soignés de leurs blessures… On voit des cas d’hommes renvoyés sur le front un mois ou deux après une amputation, juste pour faire nombre. C’est la masse humaine qui compte.