Sélectionné à la Quinzaine des cinéastes, le jeune réalisateur haïtien Samuel Suffren présentera ce mercredi 21 mai à Cannes Cœur Bleu, troisième et dernier volet d’une trilogie familiale bouleversante. Un film déjà remarqué dans plusieurs festivals, et qui pourrait bien incarner un renouveau pour le cinéma haïtien, aujourd’hui en grande difficulté.
Après une sélection remarquée au festival de Sundance avec le deuxième volet de sa trilogie, Suffren s’attaque à un autre géant du cinéma : Cannes. "Je suis très content que le film soit dans le plus grand festival du monde", confiait-il à Outre-mer La 1ère avant de rejoindre la Croisette.
Une trilogie intime et universelle
Coeur Bleu poursuit le fil narratif de deux précédents courts-métrages : une chronique de l’exil racontée à hauteur d’homme, de femme, puis d’enfant. "Je suis parti de l’histoire de mon père", explique le cinéaste. En 1981, François Suffren tente de rejoindre les États-Unis par bateau avec vingt-et-un autres passagers. Le voyage se termine par un sauvetage in extremis et un retour en Haïti.
Cette histoire familiale devient matière à fiction. Dans Cœur Bleu, c’est désormais le fils qui quitte Haïti, sous le regard inquiet de ses parents. "Ceux qui partent vivent ailleurs, voient d’autres mondes. Mais ceux qui restent sont enfermés dans le même appartement", commente le réalisateur, soucieux de montrer ce que l’exil laisse derrière lui.
Haïti, terre absente de ses propres images
Au-delà de la fiction, Samuel Suffren a aussi entamé un documentaire sur son père, interrompu à la mort de ce dernier. Il ne reprend le projet qu’après une série de départs dans sa propre famille. "Ma petite sœur m’a annoncé qu’elle partait au Canada et ne reviendrait pas. Ma grande sœur l’a suivie. Seul notre grand frère est resté dans la maison familiale."
Lui, entre deux rives, vit aujourd’hui entre Haïti et la Cité internationale des Arts à Paris, où il développe de nouveaux projets. "Je me demande toujours : c’est quoi l’ailleurs ? Comment y vivre sans se perdre ?"
Une génération contrainte à l’exil
Loin d’un cinéma de la violence ou du sensationnel, Suffren préfère filmer la tendresse, les silences, les liens qui résistent. "Je veux créer des images qu’on ne voit pas à la télévision. Il y a de la vie, de la résistance, de l’espoir."
Alors que plus aucune salle de cinéma ne fonctionne en Haïti et que les moyens de production sont quasi inexistants, la nouvelle génération — dont il fait partie — s’exporte, tente des co-productions internationales, trouve un souffle ailleurs. "Nos films sont à Sundance, Locarno, Cannes. C’est important. Ça montre qu’on est là."
Un cinéma debout
Refusant de "montrer le pays sans les gangs" tout en s’éloignant volontairement de l’imagerie de la violence, Samuel Suffren inscrit son œuvre dans une contre-narration. À Cannes, il espère rencontrer des co-producteurs pour faire avancer ses prochains projets de fiction et de documentaire.
Et une question, lancinante, reste au cœur de son travail : pourquoi tant d’Haïtiens partent-ils encore en France, ancien pays colonisateur, pour se réinventer ailleurs ?