Une déportation administrative reconnue 40 ans après les faits
« On voulait entendre ce oui, qui va enfin nous apaiser ». Mercredi soir, Marie-Germaine Périgogne assistait depuis les tribunes de l'Assemblée nationale au vote unanime reconnaissant la déportation de plus de 2 000 enfants réunionnais entre 1962 et 1984. Des identités effacées, des vies brisées, des décennies de silence. Cette victoire conquise de haute lutte par les victimes rappelle que la République n'a pas fini de régler ses comptes avec son passé colonial.
Dans les tribunes, plusieurs dizaines d'anciens enfants déracinés observaient l'hémicycle avec émotion. Marie-Germaine Périgogne a été extraite de La Réunion à trois ans, en 1966. Adoptée à sept ans par une famille creusoise, elle a découvert son vrai nom à l'adolescence, après des années sous une identité falsifiée. Son histoire n'a rien d'exceptionnel : elle illustre au contraire la mécanique d'une politique d'État qui relève de la déportation administrative.
Contrôler la démographie ultramarine
Entre 1962 et 1984, plus de 2 000 mineurs réunionnais ont été déplacés vers des départements ruraux, officiellement pour repeupler ces territoires en déclin. Mais derrière ce vernis administratif, la politique relevait d'une logique profondément coloniale : contrôler la démographie d'un territoire ultramarin perçu comme « surpeuplé », en effaçant l'identité de sa jeunesse.
Cette déportation s'inscrit dans un continuum de politiques de « gestion des populations » à La Réunion. Dans les mêmes années, l'État menait dans l'île des campagnes de stérilisation et d'avortement forcés, toujours au nom du contrôle démographique. Un eugénisme d'État qui n'a toujours pas fait l'objet d'une reconnaissance équivalente.
Le rapport parlementaire souligne le choc culturel, linguistique et climatique vécu par ces enfants, souvent confrontés à la maltraitance, à l'humiliation et au racisme quotidien. Arrachés à leur langue créole, promis à des familles d'accueil inexistantes, beaucoup ont atterri dans des foyers surpeuplés ou des fermes où ils servaient de main-d'œuvre gratuite.
Sur les 2 015 enfants concernés, seules 200 à 250 victimes ont été clairement identifiées à ce jour, les autres restant perdues dans un effacement bureaucratique systématique. Un chiffre qui révèle l'ampleur du crime : une administration qui a méthodiquement détruit les traces de sa propre violence.
Reconnaissance et réparation
Le texte adopté prévoit :
- Une commission pour la mémoire,
- Une journée nationale d'hommage le 18 février,
- Un droit à réparation financière sous forme d'allocation forfaitaire, versée sur demande. Les montants restent à définir.
La députée réunionnaise Karine Lebon, auteure du texte, insiste : « Réparer ne signifie pas tourner la page, mais rendre ce qui peut l'être ». La loi change également la terminologie officielle : les victimes sont désormais les « mineurs de La Réunion transplantés », pour recentrer la responsabilité sur l'État et rappeler leur origine géographique et identitaire.
Ce changement sémantique n'est pas anodin : il rompt avec l'euphémisme historique des « enfants de la Creuse », expression qui masquait la dimension systémique et coloniale du phénomène en le réduisant à un simple déplacement géographique.
Un chemin mémoriel encore à parcourir
Cette loi constitue une avancée historique, mais laisse des zones d'ombre béantes. L'identité des décideurs et responsables reste floue : qui a pris ces décisions ? Quels fonctionnaires les ont mises en œuvre ? Quels élus locaux ont joué le jeu ? Le rapport parlementaire reste étrangement silencieux sur les responsabilités individuelles.
Le parallèle avec d'autres crimes post-coloniaux est instructif. En Australie, les « générations volées » d'enfants aborigènes ont obtenu des excuses officielles en 2008, accompagnées d'une commission d'enquête approfondie. Au Canada, la Commission de vérité et réconciliation a reconnu en 2015 le génocide culturel perpétré dans les pensionnats autochtones, avec ouverture complète des archives. Sur le plan mémoriel, la France accuse un retard considérable.
La prochaine étape se jouera au Sénat, traditionnellement plus frileux sur les questions mémorielles. Les associations de victimes, qui ont assisté au vote de mercredi avec un mélange d'émotion et de vigilance, veillent à ce que le texte conserve sa substance. Toute tentative d'édulcoration se heurterait à leur mobilisation.
Pour les anciens enfants déracinés, ce vote ne referme pas la blessure. Il contraint enfin la République à nommer son crime : une déportation administrative, un déni d'identité, un effacement méthodique de vies entières. Quarante ans après les faits, l'État reconnaît enfin sa faute. Reste à savoir s'il aura le courage d'aller au bout du travail mémoriel.