Derrière l'« assainissement » de la junte, une question que personne ne pose
En suspendant près de 3 000 ONG en 2025, la junte nigérienne a suscité une vague de condamnations dans la presse internationale. Le geste autoritaire a été dûment commenté. Ce qui l'a précédé, beaucoup moins : 4 700 organisations enregistrées dans un pays de 26 millions d'habitants. Une ONG pour 5 500 personnes. Des questions s'imposent, que le traitement médiatique dominant n'a pas posées.
Le chiffre qui dérange
Le général Mohamed Toumba, ministre nigérien de l'Intérieur, l'a annoncé à la télévision d'État : sur les 4 700 ONG et associations de développement répertoriées au Niger, 2 900 ont été suspendues en 2025. Selon l'Agence Nigérienne de Presse (ANP), ces structures avaient mobilisé, en 2024, plus de 250 milliards de francs CFA — environ 380 millions d'euros. La moyenne annuelle des financements mobilisés, qui était de 117 milliards de francs CFA entre 2017 et 2020, avait atteint 203 milliards entre 2023 et 2024. En moins de dix ans, les flux ont presque doublé.
Pour situer ce chiffre, un repère utile : le Bangladesh. Ce pays d'Asie du Sud, l'un des plus densément peuplés au monde avec 170 millions d'habitants, a lui-même une longue et tragique histoire humanitaire — cyclones, inondations récurrentes, pauvreté de masse héritée de la partition de 1947 et de la guerre de libération de 1971. Il est réputé pour son foisonnement d'ONG, au point que BRAC, organisation née à Dacca, est devenue la plus grande ONG de développement du monde.
Pourtant, selon le NGO Affairs Bureau du gouvernement bangladais, le nombre d'ONG enregistrées — celles recevant des financements étrangers, soumises à enregistrement obligatoire — s'élève à 2 498, dont 240 étrangères. Pour une population sept fois supérieure à celle du Niger. Le contraste est saisissant.
Le Niger, dernier au classement mondial de l'Indice de développement humain du PNUD en 2021 sur 191 pays, concentrerait donc proportionnellement une densité d'organisations bien supérieure à celle du Bangladesh. Ce n'est pas une preuve d'anomalie. C'est une question.
Un secteur devenu industrie : pourquoi ?
L'explosion des ONG au Niger — et plus largement au Sahel — n'est pas survenue par hasard. Elle s'explique par une accumulation de crises qui ont, chacune, déclenché de nouveaux flux d'aide internationale. Les grandes sécheresses des années 1970 et 1980 ont ouvert le territoire aux premières vagues d'organisations humanitaires. La récurrence des crises alimentaires — le Niger a connu des famines majeures en 1984, 2005 et 2010 — a consolidé leur présence. Depuis 2010, la montée du jihadisme dans la région, avec les groupes affiliés à Al-Qaïda et à l'État islamique au Grand Sahara, a ajouté une couche supplémentaire : les programmes européens de stabilisation du Sahel ont injecté des centaines de millions d'euros, en partie canalisés par des ONG partenaires chargées de pallier l'absence de l'État dans les zones de conflit.
Plus précisément, 55 % du budget de l'État nigérien proviennent de ressources extérieures. Dans ce contexte, les ONG n'ont pas simplement accompagné l'État — elles l'ont partiellement remplacé. Ce phénomène de substitution est documenté dans la littérature académique sur l'aide internationale. Des stratégies principalement centrées sur l'action humanitaire plutôt que sur le développement constituent une limite à la contribution de ces organisations au développement durable des pays concernés. Haïti en offre le cas d'école le plus avancé : surnommée par les chercheurs la « République des ONG », elle a reçu des décennies d'aide massive sans parvenir à construire un État capable de se substituer aux organisations qui le suppléaient.
Un secteur à plusieurs vitesses
Derrière le mot « ONG » se cachent des réalités très différentes. Il y a celles qui creusent des puits, forment des sages-femmes et distribuent des semences dans les zones que l'État ne peut atteindre. Il y a celles dont l'essentiel de l'activité consiste à produire des rapports pour des bailleurs qui en produisent d'autres pour leurs gouvernements. Il y a les structures locales qui survivent d'un appel à projets à l'autre, dont la vie institutionnelle est rythmée par les cycles de financement des donateurs plutôt que par les besoins des populations. Et il y a, dans certains contextes sahéliens documentés, des organisations qui ont été accusées d'être instrumentalisées dans des stratégies d'influence ou de collecte d'information — une accusation que les juntes du Sahel brandissent systématiquement, sans toujours en apporter la preuve, mais que le milieu humanitaire lui-même discute en interne depuis des années.
La junte nigérienne n'a pas précisé dans quelle proportion ces catégories se répartissent parmi les 2 900 structures suspendues. Personne ne le sait. C'est précisément là que le bât blesse : une suspension massive sans liste publique, sans procédure contradictoire, sans distinction entre l'organisation qui vaccine des enfants et celle qui produit des rapports pour un bailleur lointain.
Ce que le cadrage médiatique masque
La dépêche AFP qui a fait le tour des rédactions présente les faits de façon classique : une junte suspend des ONG au nom de la souveraineté nationale, les organisations dénoncent une atteinte à l'espace civique, les observateurs s'inquiètent. Ce cadrage est légitime. Il est aussi incomplet.
Il ne demande pas pourquoi il y avait 4 700 ONG au Niger. Qui les finançait, à quelles conditions, avec quels résultats mesurés. Cette question n'est pas celle d'un apologiste de coup d'État. C'est celle de tout lecteur attentif aux structures de pouvoir — y compris celles qui se présentent sous le signe de l'aide.
L'aide internationale n'est jamais neutre. Elle véhicule des modèles, des priorités, des agendas. Elle peut substituer à l'État des acteurs qui n'ont pas de comptes à rendre aux populations locales. Elle peut créer des dépendances structurelles qui rendent toute reconquête de souveraineté difficile, voire douloureuse. Elle peut aussi, dans les cas les plus vertueux, sauver des vies et construire des capacités. Ces quatre possibilités coexistent — souvent dans la même organisation, parfois dans le même projet.
La souveraineté comme prétexte et comme réalité
La junte Tiani utilise le mot « souveraineté » de façon instrumentale. Il sert à justifier des expulsions, des restrictions, une fermeture qui n'a pas grand-chose à voir avec un projet de développement endogène cohérent. Les populations nigériennes qui dépendaient de certaines ONG pour l'accès à la santé, à l'eau ou à l'éducation paient le prix de cette politique — et ce prix est réel.
Mais le principe de souveraineté — le droit d'un État à savoir qui finance quoi sur son territoire et dans quel but — n'est pas une invention de militaires putschistes. C'est un droit international que des démocraties appliquent elles-mêmes, avec des registres de transparence et des obligations déclaratives strictes. Ce que la junte fait brutalement, sans garanties procédurales, d'autres États le font par la loi. La différence de méthode est réelle et condamnable. Elle ne doit pas invalider la question de fond.
Ce que le silence dit
4 700 ONG dans un pays de 26 millions d'habitants parmi les plus pauvres du monde : ce chiffre aurait dû, bien avant le coup d'État de 2023, susciter des reportages, des enquêtes, des débats. Il ne l'a pas fait. Ce silence dit quelque chose sur les angles morts du journalisme international — qui traite volontiers de l'autoritarisme des juntes africaines, mais moins volontiers des architectures d'aide qui ont parfois contribué à rendre ces États si fragiles qu'ils ne tenaient que par des béquilles extérieures.
La vraie question n'est pas de savoir si le général Toumba avait raison. Il avait tort dans la méthode, probablement tort dans les cibles, et certainement tort dans l'absence de recours offerts aux organisations concernées. La vraie question est de savoir comment on en est arrivés à 4 700. Et pourquoi cette question-là ne dérange personne.