Une décennie de répression. Des prêtres sans passeport, sans compte bancaire, sans avenir. Des enfants interdits d'église. Et un accord entre Pékin et le Saint-Siège qui, selon ceux qui le vivent de l'intérieur, a transformé la persécution en procédure légale.
La « sinisation » : dix ans de mise au pas
En avril 2016, Xi Jinping annonçait la « sinisation » des religions chinoises — autrement dit, leur alignement sur la culture han et l'idéologie du Parti communiste. Dix ans plus tard, Human Rights Watch dresse un bilan accablant pour les quelque 12 millions de catholiques du pays.
Les lieux de culte ont été démolis ou amputés de leurs croix. L'accès à la Bible a été restreint. Les applications religieuses, interdites. Les enseignements des prêtres sont désormais soumis à validation préalable des autorités. Dans certaines régions, les fidèles doivent s'inscrire au préalable pour assister à une messe de Noël. Et depuis décembre 2025, tout le clergé catholique — évêques, prêtres, diacres, religieuses — doit remettre ses documents de voyage à l'État, qui décide s'il peut ou non quitter le territoire, y compris pour des raisons personnelles.
Ce n'est pas une persécution au sens historique, brutal et visible du terme. C'est une asphyxie administrative, méthodique, pensée pour durer.
L'accord Vatican-Pékin : une arme « légale » contre les clandestins
En 2018, le Saint-Siège et la Chine signaient un accord provisoire sur la nomination des évêques, mettant fin à des décennies de bras de fer. Rome y voyait une ouverture. Les catholiques clandestins — ceux qui refusent de prêter allégeance au Parti — y ont vu autre chose.
« L'accord a été utilisé par le Parti communiste comme l'arme la plus intelligente pour détruire légalement les églises clandestines », témoigne un membre d'une communauté souterraine, qui a quitté la Chine en 2024. « En pratique, ils arrêtaient des prêtres et des évêques de l'église clandestine et leur disaient : Le Vatican vous a ordonné de rejoindre l'Association patriotique. »
L'Association patriotique catholique chinoise est l'organe d'État qui chapeaute l'église officielle. Y adhérer, pour un catholique clandestin, c'est reconnaître l'autorité du Parti sur sa foi. Beaucoup refusent. Ils font face à la détention arbitraire, à la disparition forcée, aux tortures, à l'assignation à résidence.
Plusieurs évêques clandestins sont aujourd'hui détenus, disparus ou assignés à résidence. James Su Zhimin, 94 ans, et Xin Wenzhi, 63 ans, ont disparu de force. D'autres survivent dans des conditions qui ressemblent à une mort civile : un prêtre récemment libéré s'est vu interdire tout compte bancaire, toute carte SIM, tout passeport. Selon le témoignage recueilli par HRW, il « n'a aucun moyen de subsistance et peut à peine survivre un jour ou deux ».
L'accord a été renouvelé trois fois. Il est désormais valable jusqu'en octobre 2028. Aucun pape n'a exercé son droit de veto, même lorsque Pékin a nommé unilatéralement des évêques en violation des termes de l'accord. Le pape Léon XIV, en fonction depuis mai 2025, a lui-même approuvé cinq nominations chinoises.
« Depuis 2018, les membres de ces communautés ont l'impression que le Vatican leur court aussi après », résume un expert ayant interviewé des dizaines de catholiques en Chine.
Couper les racines : interdire l'église aux enfants
L'une des dimensions les plus frappantes de la répression concerne les enfants. Les autorités chinoises les excluent désormais des lieux de culte et s'en prennent à l'éducation religieuse à domicile.
En décembre 2025, une église de la ville de Xuchang, dans la province du Henan, a été fermée parce qu'elle « avait violé les réglementations en vigueur en permettant à des mineurs d'entrer dans l'église pour jouer d'un instrument de musique ». Un document interne de septembre 2025, attribué à un organe gouvernemental de haut rang, indique que les parents « ne doivent pas organiser d'éducation religieuse à domicile pour inculquer des idées religieuses à leurs enfants » — et demande aux écoles de « guider les élèves à signaler proactivement » tout manquement à cette règle.
Un catholique ayant quitté la Chine en 2023 décrit ce qu'est devenu le quotidien de sa communauté après son intégration forcée dans l'église officielle : « Les enfants qui grandissent maintenant n'ont aucun souvenir des prières ou des cérémonies à l'église. »
Pour HRW, cette stratégie est claire : « couper les liens générationnels au sein de la communauté catholique ». Elle viole par ailleurs la Convention relative aux droits de l'enfant, que la Chine a pourtant ratifiée.
Ce que le Saint-Siège doit faire — et ne fait pas
Human Rights Watch a envoyé un résumé de ses conclusions au gouvernement chinois et au Saint-Siège le 7 avril 2026. Aucun des deux n'a répondu.
L'organisation appelle le pape Léon XIV à revoir en urgence l'accord de 2018 et à exercer une pression publique sur Pékin. Elle demande aux gouvernements concernés de faire de même. La formule diplomatique est sobre. La réalité qu'elle recouvre ne l'est pas.
Un prêtre vivant à l'étranger résume l'horizon avec une lucidité glaçante : « Beaucoup d'évêques clandestins sont vieux, et Rome comme Pékin ne nomment pas de nouveaux évêques clandestins. Ces communautés survivront peut-être encore un temps avec leurs prêtres. Mais à long terme, les catholiques clandestins en Chine disparaîtront. »
Ce n'est pas une prophétie. C'est un calendrier.
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