Carrefour en Afrique de l'Ouest, Coopérative U en RDC : les enseignes françaises avancent sur le continent avec la rhétorique du partenariat local. Mais derrière les discours sur la modernisation du commerce, une question reste sans réponse : que deviennent les millions de petits commerçants que ces supermarchés sont venus concurrencer ?
Kinshasa dans le viseur de Coopérative U
Le 2 avril dernier, Dominique Schelcher, président de Coopérative U depuis 2018, annonçait un partenariat avec le groupe congolais Biso Na Biso, promoteur de l'enseigne Kin Marché. Objectif déclaré : pénétrer le marché de la République démocratique du Congo, fort de ses 100 millions d'habitants, en s'appuyant sur un acteur déjà installé sur le terrain.
Ce mouvement s'inscrit dans une dynamique plus large. Depuis une décennie, les groupes européens de distribution regardent l'Afrique comme le dernier grand marché de consommation à conquérir. Carrefour est déjà solidement implanté en Afrique du Nord et en Afrique de l'Ouest — Côte d'Ivoire, Sénégal, Cameroun. Coopérative U, longtemps cantonnée à l'Hexagone, accélère désormais à son tour.
La RDC représente une nouvelle étape dans une expansion continentale déjà bien avancée. Coopérative U est en effet déjà présente à Madagascar, Maurice, au Maroc, au Sénégal, au Bénin, en Guinée, au Cameroun et en Côte d’Ivoire — et une ouverture est annoncée au Rwanda pour 2026. Son modèle d’entrée est systématique : reprendre des réseaux existants plutôt que construire à partir de zéro. C’est ainsi que dix supermarchés Shoprite ont été rachetés à Madagascar, ou que des magasins Casino ont été convertis en Afrique via des partenaires locaux.
Le modèle retenu est celui du partenariat local. Plutôt que d’importer directement leurs infrastructures, les groupes français s’allient à des opérateurs africains qui maîtrisent les circuits logistiques, les habitudes d’achat, les réalités réglementaires. Une stratégie présentée comme gagnant-gagnant.
Le récit de la modernisation, et ce qu'il efface
La rhétorique dominante dans ces annonces est celle de la « modernisation » du commerce africain. Les supermarchés apporteraient diversité de produits, standards de qualité, chaînes d'approvisionnement fiables. Une promesse séduisante, mais qui suppose une chose : que le commerce existant soit, par nature, insuffisant.
Ce que ce récit efface, c'est l'ampleur et la vitalité du secteur informel et semi-formel africain. En Afrique subsaharienne, entre 60 et 80 % des emplois commerciaux relèvent de ce secteur. Marchés de quartier, revendeuses ambulantes, boutiquiers de proximité : ces acteurs ne sont pas en attente d'être modernisés. Ils structurent l'économie réelle de villes comme Kinshasa, Abidjan ou Dakar.
L'économiste congolais Luc Ikome, spécialiste des marchés urbains d'Afrique centrale, le formule sans détour : « L'arrivée de la grande distribution ne crée pas de richesse nouvelle. Elle capte une part de la consommation existante, souvent au détriment des opérateurs locaux qui n'ont pas les reins assez solides pour absorber la concurrence. »
Ce déplacement économique n'est pas propre à l'Afrique. En France même, l'expansion de la grande distribution entre les années 1970 et 2000 a vidé les centres-villes de leurs commerces de proximité. Le continent africain serait-il condamné à répéter ce schéma, au bénéfice des mêmes acteurs ?
Des partenariats locaux, mais pour qui ?
La question du partenariat mérite elle aussi d'être posée sans complaisance. Biso Na Biso est un groupe congolais légitime, ancré dans le tissu économique de Kinshasa. Mais un partenariat entre une coopérative française pesant plusieurs milliards d'euros et un acteur local n'est pas, par définition, une relation entre égaux.
Les contrats de ce type génèrent le plus souvent un transfert de savoir-faire et de notoriété à sens unique. La marque, les standards, les méthodes restent ceux du partenaire dominant. Le partenaire africain apporte le terrain et la légitimité locale — et assume une partie du risque.
Adèle Ouédraogo, chercheuse en économie du développement à l'Université de Ouagadougou, pointe une autre limite : « Ces alliances ne prévoient pas de mécanismes de montée en puissance pour le partenaire local. Dans dix ans, qui détiendra la marque, les outils logistiques, les marges ? Il faut regarder au-delà des annonces. »
L'Afrique, marché ou sujet ?
La croissance démographique africaine est réelle. L'urbanisation l'est aussi. D'ici 2050, le continent comptera plus de deux milliards d'habitants, avec une classe moyenne en expansion dans les grandes métropoles. Ce contexte rend le marché africain objectivement attractif pour les investisseurs extérieurs.
Mais un marché attractif n'est pas, en soi, un marché accessible à tous. La grande distribution internationale s'adresse d'abord aux consommateurs urbains disposant d'un revenu régulier. Les franges les plus populaires des villes africaines — la majorité — resteront, au moins dans un premier temps, tributaires des circuits qu'on cherche à « moderniser ».
La véritable question n'est donc pas de savoir si les enseignes françaises réussiront leur implantation africaine. Elles y réussiront, comme elles l'ont fait ailleurs. La question est de savoir à quelles conditions cette expansion se fera : avec quelles retombées fiscales pour les États, avec quels mécanismes de protection pour les commerçants locaux, avec quels droits pour les salariés recrutés sur place.
Sans réponses précises à ces questions, les partenariats annoncés restent ce qu’ils sont : de bonnes nouvelles pour les actionnaires, et des incertitudes pour le reste.
Ces difficultés ne sont d’ailleurs pas que théoriques : les opérateurs eux-mêmes les reconnaissent. Le marché africain reste structurellement fragmenté, avec une logistique complexe, une forte dépendance aux importations, une concurrence informelle intense et des marges sous pression constante. Ces réalités expliquent en partie pourquoi Carrefour lui-même, après plus d’une décennie de présence, a choisi en 2025 de réduire son exposition directe en sortant du capital de sa joint-venture avec CFAO. Expansion et fragilité ne sont pas incompatibles.
Carrefour et Coopérative U en Afrique : deux modèles, une logique Carrefour Présent sur le continent depuis l’ouverture de son premier hypermarché à Abidjan en 2015, Carrefour s’appuie exclusivement sur CFAO — filiale du japonais Toyota Tsusho Corporation — pour exploiter ses enseignes en Afrique. Ce dispositif représente aujourd’hui plus de 30 magasins sous les enseignes Carrefour, Carrefour Market et Supeco, concentrés principalement en Côte d’Ivoire et au Cameroun, déployés au sein de centres commerciaux comme PlaYce. En 2025, le partenariat a toutefois connu une recomposition significative : Carrefour s’est retiré du capital de la joint-venture Adialéa, dont CFAO est devenu actionnaire à 100 %. Carrefour conserve désormais uniquement le rôle de franchiseur de sa marque, sans engagement capitalistique direct. L’enseigne Supeco a par ailleurs été abandonnée, jugée non rentable dans ce contexte. Ce mouvement confirme une orientation nette : Carrefour réduit son exposition directe et adopte un modèle dit « asset-light » sur le continent. Coopérative U Moins connue à l’international, Coopérative U est le troisième groupe de distribution français, avec des enseignes Super U, Hyper U et U Express. Son modèle d’expansion en Afrique tranche avec celui de Carrefour : plutôt que de construire à partir de zéro, la coopérative rachute et transforme des réseaux existants. Elle est ainsi présente à Madagascar, Maurice, au Maroc, au Sénégal, au Bénin, en Guinée, au Cameroun et en Côte d’Ivoire, avec une ouverture annoncée au Rwanda en 2026. L’alliance avec Biso Na Biso en RDC marque sa première incursion significative au-delà de ses marchés habituels en Afrique subsaharienne. Les modalités exactes du contrat — répartition des marges, sourcing local, emploi — n’ont pas été rendues publiques au moment de la publication de cet article. |