À LA UNE

Après les « Three Kings », le MMA africain cherche ses héritiers

En 2021 et 2022, trois combattants africains ont détenu en même temps trois ceintures de l’UFC. Quatre ans plus tard, la défaite d’Ateba Gautier rappelle que cette parenthèse n’a pas trouvé de suite, et que le chemin entre le continent et le sommet reste étroit. Un samedi qui referme une porte Le 3 octobre, à Salt Lake City, Ateba Gautier devait confirmer. Le Camerounais de 24 ans arrivait à l’UFC 332 invaincu en cinq combats dans l’organisation, dont quatre gagnés avant la limite. Face à lui, le Russe Roman Kopylov, donné perdant par les bookmakers. Il aura fallu 3 minutes et 12 secondes de premier round pour inverser le scénario. Certains fans l’avaient surnommé « mini Ngannou », un surnom qu’il récuse lui-même. À 24 ans et avec 11 victoires pour 2 défaites en carrière, il a le temps de rebondir. Mais le continent, lui, n’a pas le même luxe : il attendait de cette montée en puissance un visage pour la suite. Les rois ont vieilli Francis Ngannou, Israel Adesanya et Kamaru Usman on...

Les tirailleurs au cœur de Berlin : quand l'art répare la mémoire

Le 15 août 2024, Emmanuel Macron invitait le monde à commémorer le 80e anniversaire du débarquement de Provence. Une cérémonie solennelle, des discours, des drapeaux. Et, dans les marges de l'événement, une vérité que l'histoire officielle peine encore à regarder en face : la majorité des 250 000 soldats de la « B Armée » qui ont libéré la France par le sud étaient africains. Des jeunes hommes venus des colonies, incorporés de force ou par nécessité, envoyés mourir pour une Europe qui, sitôt la paix revenue, les a effacés de ses récits.

C'est cette amnésie organisée que vient affronter une exposition majeure, ouverte depuis le 21 mars et jusqu'au 14 juin 2026 au Haus der Kulturen der Welt (HKW) de Berlin : Tirailleurs : Épreuves et tribulations — De la chair à canon à l'avant-garde, les soldats oubliés qui ont libéré l'Europe.

Berlin plutôt que Paris

Que cette exposition se tienne à Berlin, et non dans un musée français, n'est pas un détail. La France commémore. L'Allemagne, elle, s'interroge. Et c'est précisément ce que fait le HKW depuis sa fondation en 1989 : fonctionner comme un contre-pouvoir culturel dans le paysage institutionnel européen. À deux pas de l'ancien Reichstag, dans ce bâtiment en forme d'huître suspendu au-dessus de la Spree, l'institution a fait des voix du monde non occidental non pas des objets d'exposition mais des sujets pensants. Une posture rare. Une posture politique.

À sa tête depuis 2023 : Bonaventure Soh Bejeng Ndikung. Né à Yaoundé, docteur en biotechnologie reconverti en commissaire d'exposition, fondateur de SAVVY Contemporary à Berlin, commissaire général de la 36e Biennale de São Paulo, classé parmi les cent personnalités les plus influentes du monde de l'art selon ArtReview. Un parcours qui dit tout de ce que le HKW est devenu sous sa direction : une institution qui refuse de hiérarchiser les cultures, guidée par la maxime de la révolution haïtienne — Tout Moun Se Moun, chaque être humain est un être humain.

Une enquête, pas une commémoration

Le dispositif est ambitieux. Plus de trente artistes de plusieurs générations — Kader Attia, Barthélémy Toguo, Pascale Marthine Tayou, El Hadji Sy, Binta Diaw, Josèfa Ntjam, entre autres —, quatorze commandes inédites, des archives, des projections de films signés Ousmane Sembène et Rachid Bouchareb. Des collaborations avec la Raw Material Company de Dakar, Ancrages à Marseille, la Cinémathèque de Tanger. Un écosystème pensé pour ne pas se contenter de rendre hommage mais pour poser une question : que révèle cette histoire sur l'exploitation systématique des populations colonisées, d'hier à aujourd'hui ?

Ce que les artistes font de cette histoire

Kader Attia, dont toute l'œuvre tourne autour de la notion de réparation — et de ses limites —, est ici dans son territoire naturel. Barthélémy Toguo, Camerounais installé en France, travaille depuis des années sur les flux migratoires, les corps en transit, les frontières qui tuent : le tirailleur comme figure matricielle de tous les déplacements forcés. Pascale Marthine Tayou, autre Camerounais du réseau mondial de l'art contemporain, apporte sa manière de mêler l'intime et le politique, l'accumulation d'objets du quotidien et la charge symbolique de l'histoire collective.

El Hadji Sy, figure tutélaire de la scène artistique sénégalaise, représente quant à lui une continuité directe avec les générations qui ont vécu l'après-décolonisation — et qui ont su en faire une matière plastique. Binta Diaw et Josèfa Ntjam, plus jeunes, incarnent une génération qui n'a plus à justifier sa légitimité à traiter cette histoire : elle la porte, la retourne, la prolonge avec les outils du présent — numérique, installation, recherche archivistique.

Du côté du cinéma, la présence d'Ousmane Sembène n'est pas anecdotique. Son film Camp de Thiaroye (1988), coréalisé avec Thierno Faty Sow, reste l'une des œuvres les plus radicales jamais consacrées aux tirailleurs — et l'une des plus censurées en France. Le voir projeté à Berlin, dans ce contexte, est un signal. Rachid Bouchareb, lui, avait déjà remis les tirailleurs au centre du débat public avec Indigènes en 2006, film qui avait directement conduit à une revalorisation — partielle — des pensions des anciens combattants africains par le gouvernement français.

L'exposition ne s'arrête pas aux tirailleurs sénégalais. Elle élargit le regard à d'autres histoires similaires, d'autres contextes géographiques et temporels, pour tracer une continuité. Celle de l'utilisation des corps noirs et colonisés comme ressource militaire jetable, toujours au service d'intérêts qui ne sont pas les leurs.

Ce que l'histoire doit encore

Ces hommes ont libéré l'Europe. Ils ont participé à la reconstruction de ses institutions. Et ils ont été blanchis sur les photos officielles, marginalisés dans les manuels scolaires, ignorés dans les politiques de reconnaissance. La France a mis des décennies à revaloriser — partiellement — les pensions de ses anciens combattants africains. L'Allemagne, elle, découvre à peine leur rôle dans sa propre libération.

Tirailleurs : Épreuves et tribulations ne se pose pas en geste de réparation symbolique. L'art ne répare pas. Mais il oblige à regarder. Et regarder, quand on a si longtemps détourné les yeux, c'est déjà un acte.