Depuis mi-mars 2026, les côtes de la Guadeloupe et de la Martinique suffoquent sous un retour massif des sargasses. Des collèges fermés, des ports bloqués, des familles empoisonnées à l'hydrogène sulfuré. L'État ? Il « se dit mobilisé ». Et la question que personne ne veut poser à Paris : si c'était la Côte d'Azur, on en serait encore là ?
Les campeurs des vacances pascales ont été les premiers à les sentir. Avant même de les voir. L'odeur d'œuf pourri caractéristique de l'hydrogène sulfuré — ce gaz que libèrent les sargasses en se décomposant sous le soleil antillais — a envahi les plages de Guadeloupe dès la mi-mars 2026. Sur les côtes de Petit-Bourg, de Capesterre de Marie-Galante, de la Désirade, des Saintes, le scénario est le même chaque année depuis quinze ans. Et chaque année, il s'aggrave.
Le bulletin de Météo-France du 30 mars est sans ambiguïté : « Des arrivages ont lieu de façon plus ou moins continue sur l'ensemble du littoral exposé. Aucune île n'est épargnée. » Les images satellitaires de l'université de Floride du Sud, réalisées en février, avaient pourtant prévenu : près de 14 millions de tonnes de sargasses flottaient dans l'Atlantique. Soit l'équivalent de plusieurs fois la superficie de Paris, en algues brunes, en route vers les Caraïbes.
Des enfants qui font classe à distance à cause des gaz
La situation a franchi un nouveau seuil en Martinique. Depuis le 24 mars 2026, les élèves du collège Robert 3, situé dans le quartier de Pontaléry au Robert, ne peuvent plus rejoindre leur établissement. Les émanations d'hydrogène sulfuré ont contraint le rectorat à basculer en distanciel, sur recommandation de l'Agence régionale de santé. Trop dangereux. Les seuils d'exposition ont été dépassés. Des enfants se plaignaient de nausées, de maux de tête.
Les vacances de Pâques n'ont rien changé. À la rentrée du 20 avril, les portes du collège sont restées closes. Les élèves ont migré au collège Paul Symphor, pendant que des travaux d'accueil provisoire s'y accéléraient. Fin avril, le distanciel a repris : les émanations n'avaient pas suffisamment baissé pour rouvrir. Un collège de la République, fermé indéfiniment à cause d'algues. En France. En 2026.
« Si des élèves de Nice ou de Biarritz ne pouvaient plus aller en classe à cause de gaz toxiques sur leur littoral, la France entière serait en état d'urgence. Aux Antilles, on parle de « principe de précaution renforcée ». Et on attend. »
— Dreadlocks Tribune
15 ans de fléau, deux plans, des dizaines de promesses
Le phénomène n'est pas nouveau. Les premières invasions massives de sargasses remontent à 2011. Depuis, le phénomène s'intensifie, s'étend dans l'espace et dans le temps. La « saison des sargasses », traditionnellement concentrée de mars à septembre, déborde désormais sur les mois d'hiver. Les scientifiques sont formels : le réchauffement climatique, la pollution des grands fleuves d'Amérique du Sud et les déséquilibres des écosystèmes marins alimentent une prolifération que rien n'arrête.
L'État a répondu par deux plans nationaux. Le premier en 2018, le second — le Plan Sargasses II — couvrant la période 2022-2025, doté de 36 millions d'euros sur quatre ans. Un budget présenté comme une « augmentation de 30 % » des financements. Chiffre qui impressionne, jusqu'à ce qu'on le rapporte à la réalité du terrain.
LE CHIFFRE QUI ACCUSE
En 2010, la Bretagne fait face aux algues vertes sur ses plages.
La réponse de l'État : 243 millions d'euros, dont 24,7 millions dédiés au seul ramassage.
Pour les Antilles et leurs sargasses en 2022-2025 : 36 millions pour quatre ans.
Soit 9 millions par an, pour deux territoires, un phénomène annuel, des dizaines de communes touchées.
Le rapport est sans appel : 9 millions contre 243. Les Bretons n'avaient pas à se battre pour exister.
Et encore. Ces 36 millions sont restés largement théoriques. Le bilan dressé par la direction générale des Outre-mer à l'été 2025 est cinglant : sur 26 mesures prévues par le Plan Sargasses II, seulement 10 ont été pleinement réalisées. Moins de la moitié. Un plan exécuté à 38 %. Pendant ce temps, les sargasses, elles, n'ont pas pris de retard.
Le Plan III est « en cours d'élaboration »
Face à la crise qui s'aggrave en ce début 2026, la ministre des Outre-mer Naïma Moutchou a fait le déplacement. Elle a reconnu l'ampleur du problème, qualifié chaque échouement de « problème environnemental majeur » et de « rupture dans la vie quotidienne ». Elle a appelé à un « changement de paradigme ». Elle a annoncé un Plan Sargasses III, « actuellement en cours d'élaboration ».
Traduction : le plan qui devait couvrir 2022-2025 n'est pas encore remplacé, en avril 2026. Pendant que les ministres concertent et élaborent, les maires de Petit-Bourg, du Robert, de Capesterre ramassent. Avec les moyens du bord. Avec les budgets communaux. Avec les bras des habitants. Le budget 2026 a bien prévu 2,5 millions d'euros supplémentaires pour les sargasses — une ligne que le député guadeloupéen Christian Baptiste a qualifié de résultat d'une « haute lutte » parlementaire. 2,5 millions. Pour l'urgence sanitaire, environnementale et économique de deux territoires qui suffoquent.
Le syndrome côte d'azur
Posons la question frontalement, parce qu'elle est au cœur de tout. Si les plages de Nice, de Cannes, de Saint-Tropez étaient chaque année, de mars à septembre, envahies par des tonnes d'algues toxiques — si des hôtels de luxe devaient fermer, si des enfants étaient évacués de leurs écoles à cause de gaz sulfureux, si des liaisons maritimes étaient interrompues faute de pouvoir naviguer dans les ports encombrés — la France aurait-elle attendu quinze ans pour trouver une réponse à la hauteur ?
La réponse est non. Et tout le monde le sait. L'exemple breton le confirme : en 2010, face aux algues vertes sur les plages bretonnes — une gêne réelle, sanitairement sérieuse, mais sans commune mesure avec les niveaux d'H2S antillais — l'État a dépensé 243 millions d'euros. La Bretagne vote. La Bretagne pèse. La Bretagne crie, et Paris entend.
Les Antilles ? Elles crient depuis 2011. Elles ont envoyé des rapports, des élus, des sénateurs, des pétitions. Elles ont obtenu deux plans sous-dotés, un troisième en gestation, et 2,5 millions d'euros « arrachés » dans la loi de finances. La différence de traitement n'est pas une coïncidence administrative. C'est un choix politique. Et un choix politique, ça se nomme.
L'invisibilité comme politique
Il y a dans le traitement médiatique hexagonal des sargasses une forme d'invisibilité systémique qui mérite d'être interrogée. Quand une marée noire s'échoue sur une plage bretonne, les JT ouvrent sur le sujet pendant des semaines. Quand les sargasses empoisonnent les côtes antillaises, on lit des bulletins de Météo-France que les habitants locaux suivent avec l'attention angoissée de gens qui savent que personne d'autre ne le fera.
Cette invisibilité n'est pas le fait d'un complot. Elle est le produit d'une hiérarchie implicite de l'urgence, dans laquelle les Outre-mer — lointains, divers, compliqués — occupent structurellement le bas de la liste. Le phénomène des sargasses est pourtant parfaitement documenté, parfaitement prévisible, et parfaitement soluble avec des financements adéquats. La recherche existe. Les technologies de collecte en mer existent — la Martinique a inauguré le Sargator III en mars 2026, un navire de collecte financé à hauteur de 3 millions d'euros pour deux ans, capable de ramasser 105 tonnes par jour. Un outil utile. Largement insuffisant.
« Des milliers d'habitants respirent chaque année de l'hydrogène sulfuré. Les flux devenant la norme avec le réchauffement climatique, les territoires n'ont pas les moyens de fonctionner pour y faire face. »
— Projet de loi de finances 2026, exposé des motifs
Cette phrase — extraite du PLF 2026 lui-même — dit tout. L'État sait. Il l'écrit noir sur blanc dans ses propres documents budgétaires. Il sait que le phénomène est devenu la norme. Il sait que les territoires n'ont pas les moyens d'y faire face. Et il ajoute 2,5 millions. C'est de la comptabilité de la honte.
Ce que justice voudrait
La question des sargasses n'est pas seulement environnementale. Elle est sanitaire — des milliers de personnes exposées à des gaz toxiques dont les effets à long terme restent insuffisamment documentés. Elle est économique — pêcheurs, hôteliers, transporteurs maritimes, restaurateurs : tous subissent des pertes qui ne sont ni compensées ni même correctement quantifiées. Elle est sociale — ce sont les quartiers les plus pauvres, les plus proches du littoral atlantique, qui paient le prix fort.
Ce que justice voudrait, c'est un plan d'urgence national — pas un troisième plan en gestation — doté d'un budget à la hauteur de ce que l'État a su mobiliser pour d'autres catastrophes sur d'autres territoires. C'est un statut juridique clair pour les sargasses — aujourd'hui dans un vide juridique qui crée des difficultés financières majeures pour les communes. C'est une présence sanitaire renforcée sur le terrain. C'est une recherche publique financée sur les solutions de valorisation.
Et c'est, au minimum, que quand un collège ferme ses portes à cause de gaz toxiques, ce ne soit pas traité comme un fait divers régional. C'est une catastrophe. Lente, récurrente, prévisible, et délibérément mal traitée.
Sources : Météo-France Guadeloupe (bulletins de prévision d'échouement, mars-avril 2026) ; Outremers360, France Info 1ère (collège Robert 3, mars-avril 2026) ; Direction générale des Outre-mer, bilan Plan Sargasses II (été 2025) — 10/26 mesures réalisées ; PLF 2026, exposé des motifs, mission Outre-mer ; Université de Floride du Sud, observations satellitaires (février 2026) : 14 millions de tonnes dans l'Atlantique. Rappel budgétaire : Plan algues vertes Bretagne 2010 = 243 M€ dont 24,7 M€ ramassage (source : PLF 2026, exposé des motifs).