Douze jours durant l'été 1969, Alger devint la capitale culturelle d'un continent entier. Le premier Festival culturel panafricain (PANAF) y rassembla artistes et délégations de tout le continent — un moment que le Barbican de Londres ressuscite aujourd'hui à travers un cycle de films pensé comme le prolongement de l'exposition « Project a Black Planet ».
Un événement fondateur, entre spectacle et politique
Sept ans après son indépendance, l'Algérie accueille en juillet 1969 le premier Festival culturel panafricain. Les images tournées par William Klein pour son documentaire Le Festival panafricain d'Alger montrent une ville où la frontière entre scène et public s'efface, portée par une citation de Sékou Touré affichée à l'écran : la révolution devait se faire avec le peuple, et les chants suivraient.
C'est sur ces images que s'ouvre le cycle de films programmé au Barbican jusqu'au 6 septembre, conçu comme un accompagnement cinématographique de l'exposition « Project a Black Planet ». Sur trois mois, la sélection retrace comment le projet panafricain a façonné la vie des Africains et des diasporas noires, entre mémoire des crimes coloniaux — comme dans Mueda, Memória e Massacre de Ruy Guerra, consacré au massacre perpétré par les forces portugaises en 1960 — et lecture psychanalytique ou satirique de la condition postcoloniale, chez Timité Bassori ou Djibril Diop Mambéty.
Pour le commissaire de la programmation Matthew Barrington, le cinéma reste un médium populaire par nature, capable de montrer comment le panafricanisme se vit concrètement dans les rapports entre les gens — l'ambition étant de faire dialoguer les films entre eux plutôt que de les figer en corpus historique. Projections, tables rondes et performances s'accompagnent de lectures de Linton Kwesi Johnson et Sarah Lasoye, et d'un set du DJ Coby Sey.
Sortir Sarah Maldoror de la marge
La programmation évite délibérément de s'appuyer sur un canon centré sur quelques auteurs masculins. Les films de Sarah Maldoror, déjà présents lors de la première édition de « Project a Black Planet » à Chicago, reviennent au Barbican avec Fogo, l'île de feu, réflexion sur la terre et le travail au Cap-Vert après l'indépendance, tournée la même année que le film de Guerra.
Annouchka de Andrade, fondatrice de l'Association des Amis de Sarah Maldoror et Mario de Andrade, travaille depuis plusieurs années à restaurer et diffuser l'œuvre de sa mère. Elle rappelle que Sambizanga, le film le plus connu de Maldoror, est resté quarante ans entre les mains d'un producteur sans qu'elle en détienne la moindre copie — une des nombreuses conséquences du racisme et du sexisme qu'elle a dû affronter dans l'industrie, qui ont laissé plus de cinquante de ses projets inachevés.
Maldoror fut pourtant créditée comme assistante sur le tournage de Klein pour Panaf — une production que l'autobiographie d'Elaine Mokhtefi juge dépassée par ses propres ambitions organisationnelles. Sa marginalisation dans les récits dominants du panafricanisme reste, selon de Andrade, un cas d'école : ses trois premiers films portaient sur les luttes en Angola et en Guinée-Bissau, mais elle restait absente du discours porté par les hommes. Sur la photo du premier Congrès des artistes et écrivains noirs, une seule femme apparaît — Sarah Maldoror y était bel et bien présente, aux côtés d'intellectuelles comme Suzanne Césaire, figure majeure de la négritude.
Un panafricanisme sans frontières ni consensus
La négritude cristallise déjà, à Panaf, les tensions entre un gouvernement algérien porte-drapeau du tiers-mondisme et des régimes plus conservateurs, à l'image du Sénégal de Léopold Senghor, hôte du premier Festival mondial des arts noirs trois ans plus tôt. Le cycle « Rencontres ambiguës », conçu par Abiba Coulibaly à l'occasion du soixantième anniversaire de ce festival et de la conférence tricontinentale de La Havane, explore ces zones de friction à travers Dakar, Alger et Lagos — sans chercher à trancher, mais en assumant les contradictions du projet panafricain.
La programmation dépasse aussi ces frontières continentales, avec l'influence de La Havane et du cinéma diasporique, incarnée par la collaboration nigériano-brésilienne d'Ola Balogun, Black Goddess. Kodwo Eshun, cofondateur du groupe Otolith, dont deux films sont projetés dans le cycle, résume l'enjeu politique du terme : le panafricanisme visait la transformation du continent et, par extension, de la planète entière — une menace suffisamment réelle pour que la Belgique, les États-Unis et la Grande-Bretagne se soient donné tant de mal pour faire assassiner Lumumba.
En juillet 1969, pendant qu'Alger concentrait les regards du continent, un autre événement se jouait hors de la Terre : la mission Apollo 11. Près de soixante ans plus tard, alors que le regard collectif se tourne à nouveau vers le ciel pour échapper aux crises terrestres, la vision transformatrice portée par le panafricanisme de 1969 garde une résonance particulière.