Trois ans après un accord de paix jamais pleinement appliqué, les rebelles du TPLF ont repris les armes contre Addis-Abeba, ouvrant des fronts simultanés dans l'Afar et l'Amhara. Le moment choisi n'a rien d'anodin : les sanctions américaines contre l'Éthiopie et l'Érythrée viennent d'être levées, et Washington s'est immédiatement rangé derrière le gouvernement fédéral.
L'accord de Pretoria, signé fin 2022 pour mettre fin à une guerre civile ayant fait environ 600 000 morts, n'aura tenu que trois ans dans les faits — et encore, sans jamais avoir été pleinement mis en œuvre, laissant un million de personnes durablement déplacées. Cette semaine, le Front de libération du peuple du Tigré a repris les armes, revendiquant un état de « guerre ouverte » contre le gouvernement fédéral d'Abiy Ahmed, prenant le contrôle d'aéroports locaux et ouvrant des fronts dans les régions voisines d'Afar et d'Amhara.
Des combats ont fait rage toute la nuit près de la ville d'Abala, dans l'Afar, où l'armée a mobilisé un drone pour empêcher les rebelles d'y pénétrer, tandis que de violents affrontements ont éclaté jeudi près des sites classés au patrimoine mondial de l'UNESCO à Lalibela.
Une stratégie qui rejoue la guerre précédente
Selon les analystes, le TPLF reproduit le schéma de 2020-2022 : progression vers le sud à travers l'Amhara en direction d'Addis-Abeba, tandis que l'offensive dans l'Afar viserait à couper les voies d'approvisionnement en provenance de Djibouti — passage quasi obligé du commerce extérieur éthiopien, carburant compris, pour un pays enclavé. Le TPLF a par ailleurs constitué une alliance avec six autres groupes armés à travers le pays, dans l'objectif explicite de renverser le gouvernement fédéral.
Face à cette coalition, Addis-Abeba conserve un avantage militaire net : une armée forte d'environ 500 000 hommes, un arsenal de drones conséquent, et le soutien d'acteurs extérieurs, au premier rang desquels les Émirats arabes unis — dont l'implication rappelle que ce conflit, présenté comme intérieur, reste depuis le début traversé par des intérêts régionaux, notamment autour de l'accès à la mer Rouge.
C'est précisément ce dernier point qui inquiète l'Érythrée voisine, qui redoute qu'une Éthiopie enclavée ne cherche, dans le chaos de cette nouvelle guerre, à se ménager un accès direct à la mer — une hypothèse qui transformerait un conflit interne éthiopien en confrontation régionale.
Le timing américain, ou la realpolitik sans détour
La reprise des hostilités survient à un moment particulièrement embarrassant pour Washington, qui venait tout juste de lever, ce mois-ci, les sanctions imposées à l'Éthiopie et à l'Érythrée pour les atrocités commises durant la précédente guerre civile — motivant cette levée par l'expiration de l'« état d'urgence national ». L'ambassade américaine n'a pas tardé à afficher son soutien au gouvernement fédéral, se disant « déçue » de voir le TPLF lancer une offensive de grande ampleur.
Le contraste est frappant : un mouvement dont les crimes de guerre et les violences sexuelles massives justifiaient, il y a encore quelques semaines, un régime de sanctions, se retrouve du jour au lendemain qualifié d'agresseur, pendant qu'un gouvernement fédéral qui a lui-même mené une guerre marquée par les mêmes accusations reçoit un soutien diplomatique explicite.
Ce raccourci illustre, une fois de plus, la manière dont les logiques de stabilité régionale et d'intérêts stratégiques — ici, un gouvernement éthiopien allié plutôt qu'un mouvement rebelle imprévisible — priment sur toute cohérence dans l'application du droit international aux crimes de guerre.
Le poids de l'histoire récente sur une population déjà éprouvée
Pour les habitants du Tigré, la mémoire du dernier conflit reste vive et dicte des réflexes immédiats : à Mekelle, la capitale régionale, les prix des produits de première nécessité flambent déjà sous l'effet des achats de panique, les habitants redoutant une répétition du blocus des télécommunications, des banques, de l'électricité et de l'approvisionnement qui avait frappé la région entre 2020 et 2022.
Les premières coupures d'internet dans le nord du pays, déjà signalées par les observateurs indépendants, confirment que ce scénario n'est pas qu'une crainte abstraite. Des organisations de défense des droits humains accusent par ailleurs le TPLF d'avoir mené, cette année, une campagne de recrutement forcé en prévision de cette reprise du conflit — rappel que la responsabilité des violences à venir ne sera, une fois de plus, probablement pas à sens unique.
Le TPLF, qui a dominé la coalition au pouvoir en Éthiopie de 1991 à 2018 avant d'être marginalisé par l'arrivée d'Abiy Ahmed — un basculement politique qui a lui-même nourri les tensions ayant mené à la guerre civile de 2020 —, ne rouvre donc pas seulement un front militaire. Il rouvre une question politique jamais réellement tranchée : celle de la place du Tigré dans l'architecture fédérale éthiopienne, que ni la victoire militaire de 2022 ni l'accord de paix qui a suivi n'ont su résoudre durablement.