Samedi 24 octobre, des figures de l’indépendantisme, du syndicalisme, du droit et de la mémoire ont publié un appel à créer un Conseil national de la Guadeloupe. Ce « gouvernement de l’ombre » aurait pour mission de préparer une République indépendante. La date choisie renvoie à 1801, quand un premier gouvernement provisoire est né sur l’île. Il n’a duré que quelques mois.Un conseil pour préparer, pas pour gouverner
Les vingt-quatre signataires ne proposent pas de remplacer du jour au lendemain les institutions en place. Ils parlent d’un « Shadow Government », un cadre politique chargé d’élaborer un projet de société pour une future République de Guadeloupe et de fédérer les forces du territoire autour de lui. Le texte prévoit une Assemblée populaire, censée associer citoyens et composantes politiques, sociales et culturelles. Il prévoit aussi des négociations avec l’État sur les institutions, l’économie, le social et la culture, ainsi que des demandes de réparations liées à la colonisation, à la traite, à l’esclavage et à l’engagisme des travailleurs d’origine indienne.
Le ton est sans ambiguïté. Les auteurs refusent de continuer à « mendier des transferts compensatoires » et affirment que la responsabilité politique doit être assumée directement par le peuple guadeloupéen. Ils mettent en avant la dépendance économique, la spéculation foncière, les difficultés du système éducatif et les menaces qu’ils estiment peser sur la langue et la culture.
Des signataires de plusieurs horizons
Parmi eux, Luc Reinette, figure historique de l’indépendantisme, cofondateur dans les années 1980 de l’Alliance révolutionnaire caraïbe, qui avait déjà porté à l’époque un projet de gouvernement provisoire depuis le Guyana. Raymond Gauthierot, ancien secrétaire général de l’UGTG. Jean-Jacob Bicep, ancien député européen et secrétaire général de l’UPLG, organisation fondée en 1978. Des juristes aussi, comme l’avocat et ancien bâtonnier Roland Ezelin et l’avocate Evita Chevry, et Jacqueline Jacqueray, engagée sur les questions de mémoire et de réparations. L’appel croise ainsi plusieurs traditions : l’indépendantisme politique, le syndicalisme, le droit et le travail de mémoire.
24 octobre 1801 : un précédent qui cumule les leçons
La date n’a rien d’anodin. En 1801, Lacrosse, contre-amiral et capitaine général nommé par Bonaparte, restreint peu à peu les droits des hommes de couleur libres. Le 21 octobre, une tentative d’arrestation d’officiers dont Magloire Pélage et Joseph Ignace déclenche le soulèvement, et Lacrosse est arrêté le 24. Un Conseil provisoire de gouvernement est mis en place sous la présidence de Pélage, et Lacrosse est expulsé vers la Dominique.
La suite est connue. En mai 1802, l’expédition du général Richepance débarque. Pélage choisit de se rallier à ses troupes, tandis qu’Ignace et Delgrès font le choix de la résistance et y laissent la vie. L’esclavage est ensuite rétabli. Le gouvernement provisoire de 1801 a donc connu deux fins : une chute militaire et un ralliement. Les signataires de 2026 en tirent une référence fondatrice. On peut aussi y lire un avertissement sur la fragilité d’une autorité qui n’a pas, derrière elle, un peuple unanime.
Un texte qui arrive dans une île sous tension
L’appel intervient après plusieurs jours de mobilisations et de barrages en Guadeloupe, dans un contexte de vie chère qui touche aussi la Martinique. Le jeudi 22 octobre, des élus rencontraient le préfet. Par ailleurs, un processus d’évolution institutionnelle est engagé avec l’État depuis l’automne 2025, à l’initiative des élus. Les signataires prennent leurs distances avec cette logique : ils ne parlent plus d’aménagements, mais de souveraineté.
Les questions qui restent ouvertes
Le texte ne précise ni calendrier ni cadre juridique pour les négociations qu’il envisage. Il ne dit pas non plus comment le Conseil national serait constitué ni qui lui donnerait sa légitimité. Il ne dit pas davantage comment il s’articulerait avec les élus actuels et avec les autres organisations indépendantistes, ni ce que serait sa place dans un archipel où la colère sociale du moment n’est pas forcément une demande de rupture. Les auteurs eux-mêmes situent l’enjeu dans leur capacité à rassembler bien au-delà de leurs premiers soutiens.
Cette nouvelle initiative connaîtra-t-elle un autre destin que le gouvernement provisoire de 1801 ? En 1801, la légitimité s’est jouée en quelques mois, sur le terrain. En 2026, elle se jouera dans l’adhésion, qui est le seul pouvoir que personne ne peut décréter.