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L’Union africaine veut cesser de courir derrière l’urgence de la faim

Réunis à Addis-Abeba, gouvernements, bailleurs et humanitaires cherchent à remplacer la distribution de repas par des solutions qui nourrissent durablement. Le continent compte 309 millions de personnes sous-alimentées, et l’argent extérieur se raréfie. Mardi 3 novembre, le siège de l’Union africaine à Addis-Abeba a accueilli une rencontre de haut niveau organisée avec la Fédération internationale de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, sous le thème « Advancing Durable Solutions Towards Zero Hunger in Africa ». L’ambition affichée : cesser de courir derrière chaque crise et bâtir des solutions qui durent. L’urgence, elle, ne laisse aucun répit. Selon le dernier rapport des agences onusiennes sur la sécurité alimentaire, publié en juillet, environ 309 millions d’Africains étaient sous-alimentés en 2025. Pour la première fois, le continent dépasse l’Asie (292 millions) au triste classement de la faim, alors que ce chiffre était de 171 millions en 2010. Et pendant que la faim recule ai...

Indonésie : une multinationale minière fiche les populations pour mieux préparer ses projets

 

Derrière la promesse d’une exploitation minière responsable, une enquête de Reporterre révèle l’utilisation d’un logiciel de renseignement destiné à cartographier les habitants, leurs opinions et leur influence sociale. Au Sulawesi, en Indonésie, des personnes ont ainsi été profilées à leur insu, à la demande d’Eramet, groupe minier français dont l’État entend devenir le premier actionnaire.

Rusdi Amin vit à Balambano, un village du Sulawesi du Sud, en Indonésie. Il ignorait que son nom, sa photographie, sa religion, son appartenance ethnique, sa situation familiale, ses coordonnées et même une estimation de son influence au sein de sa communauté figuraient dans une base de données destinée à l’industrie minière.

Il ignorait surtout l’existence du logiciel qui avait permis de constituer cette fiche : Horus. Un outil de renseignement développé par une société argentine, Horus Model, et utilisé à la demande d’Eramet, le groupe français spécialisé dans l’extraction et la transformation des métaux.

Selon l’enquête publiée par Reporterre, les informations concernant les habitants ont été collectées sans leur consentement. Elles ne servent pas uniquement à établir une photographie démographique d’un territoire. Elles permettent aussi de repérer les personnes susceptibles d’influencer leur entourage, de classer les habitants selon leur poids social et d'anticiper leurs réactions face à un projet minier.

Autrement dit, il ne s’agit plus seulement de connaître un territoire avant d’y exploiter ses ressources. Il s’agit de connaître ceux qui y vivent, leurs positions et leur capacité à peser sur les décisions collectives.

Le nickel, une richesse qui attise les convoitises

Si l’Indonésie intéresse autant les groupes miniers, c’est d’abord en raison de ses ressources naturelles. L’archipel concentre environ 42 % des réserves mondiales de nickel en surface. Ce métal est indispensable à la fabrication de l’acier inoxydable, utilisé dans les équipements domestiques, les instruments chirurgicaux ou encore l’industrie. Il occupe également une place importante dans la fabrication de certaines batteries destinées aux véhicules électriques.

Avec l’essor de cette industrie, le nickel indonésien est devenu un enjeu stratégique pour les grands acteurs mondiaux de la métallurgie. Le faible coût de la main-d’œuvre et le prix avantageux de l’électricité renforcent encore l’attractivité du pays.

Eramet ne s’en cache pas. Christel Bories, alors présidente-directrice générale du groupe, avait qualifié l’Indonésie d’« Arabie saoudite du nickel » dans un entretien accordé au Monde en mai 2024. Le groupe y voit un territoire stratégique pour son développement.

Mais derrière les perspectives industrielles se trouvent des populations directement exposées aux conséquences de l’extraction. Au Sulawesi, l’exploitation du nickel soulève de sérieuses inquiétudes environnementales et sanitaires. L’écologue Vincent Romera, de l’ONG Humy, rappelle que l’extraction de ce minerai peut entraîner la libération de métaux lourds, notamment du chrome, du cadmium et de l’arsenic. Les pluies peuvent ensuite lessiver les sols excavés et transporter ces substances vers les rivières et les terres agricoles.

Les habitants doivent donc composer avec des activités industrielles susceptibles de bouleverser leur environnement, leurs ressources et leurs conditions de vie. Dans ce rapport de force, les entreprises disposent de moyens considérables, tandis que les communautés locales ont souvent peu de possibilités de faire entendre leurs préoccupations.

C’est précisément dans cet environnement que le logiciel Horus intervient.

Cartographier les habitants, mesurer leur influence

Carlos Abeleira, fondateur de Horus Model, présente son logiciel comme un outil permettant aux entreprises minières de mieux comprendre les dynamiques humaines sur les territoires où elles souhaitent s’implanter. L’objectif affiché est notamment d’anticiper les conflits avec les populations locales et de faciliter l’acceptation des projets industriels.

Lors d’une présentation organisée en visioconférence à Buenos Aires, à laquelle les journalistes de Reporterre ont assisté en avril 2025, le fonctionnement de l’outil a été détaillé. Horus permet de recenser les habitants d’un territoire, de constituer des fiches individuelles et de les classer selon leur influence et leurs relations sociales.

Les profils peuvent ainsi être hiérarchisés, des personnes considérées comme les plus influentes à celles jugées les moins importantes. L’entreprise explique vouloir identifier les parties prenantes susceptibles d’orienter leur communauté, et déterminer si elles peuvent contribuer à faire accepter un projet minier.

La finalité est donc loin d’être neutre. Comprendre les attentes des habitants peut naturellement permettre de mieux prendre en compte leurs préoccupations. Mais identifier les personnes influentes, connaître leurs opinions et mesurer leur capacité à mobiliser leur entourage peut aussi fournir à une entreprise des informations précieuses pour anticiper, contourner ou contenir une opposition.

Dans le cas de Balambano, Reporterre a pu confirmer l'identité de cinq personnes figurant parmi les seize fiches présentées lors de cette démonstration : le maire du village, deux chefs de hameaux et une créatrice de contenu sur les réseaux sociaux.

L’une des personnes concernées, Rusdi Amin, affirme n’avoir jamais entendu parler de Horus ni d’Eramet avant d’être contactée par les journalistes. Sa réaction est sans équivoque : il affirme n’avoir jamais consenti à ce que ses données personnelles soient intégrées à ce système.

Une enquête universitaire au service d'un industriel

Comment ces informations ont-elles été recueillies ?

Rusdi Amin se souvient avoir été interrogé par un étudiant qui disait préparer une thèse. Les questions portaient notamment sur sa position concernant l’exploitation minière dans la région et sur ce qu’il pouvait en attendre. Il explique ne pas avoir été informé de la finalité réelle de cet entretien.

L’enquête de Reporterre établit un lien entre cette collecte et une équipe de recherche de l’université publique Hasanuddin, dirigée par le docteur Sawedi Muhammad, ancien cadre de l’entreprise minière PT Inco, devenue PT Vale.

Un membre de cette équipe a confirmé que le village de Balambano avait été étudié à la demande d’Eramet, alors que le groupe sollicitait un permis d’exploitation dans la zone. Selon cette source, c’est également l’entreprise française qui avait demandé l’intégration de Horus au dispositif de recherche.

Les enquêteurs universitaires auraient été formés à l’utilisation du logiciel pour y enregistrer les informations recueillies sur le terrain. Eramet, en tant que commanditaire de l’étude, disposait d’un accès complet à la plateforme.

Le groupe français a confirmé à Reporterre avoir confié à l’université Hasanuddin une étude sociale préliminaire dont les données ont été traitées à l’aide de Horus. Il présente cette démarche comme relevant de ses engagements en faveur d’une mine responsable, destinée à anticiper les impacts potentiels de ses activités et à mieux comprendre les modes de vie, les attentes et les préoccupations des populations.

Eramet précise toutefois que cette collaboration s’est achevée en novembre 2023 et qu’aucun développement minier n’a finalement été engagé dans la zone concernée. L’entreprise n’a pas répondu précisément aux questions portant sur l’information des habitants au sujet de ce fichage ni sur une éventuelle utilisation actuelle du logiciel.

L’intelligence artificielle pour comprendre les réactions des populations

L’affaire prend une autre dimension lorsque l’on examine les capacités revendiquées par Horus Model.

En février 2026, l’entreprise indiquait sur LinkedIn que les données collectées, notamment les récits, les émotions et les raisonnements des personnes étudiées, pouvaient être analysées à grande échelle grâce à des modèles d’intelligence artificielle spécialisés dans l’analyse qualitative.

L’objectif annoncé est de comprendre ce qui préoccupe les personnes hésitantes, ce qui motive les différents groupes de population et quels récits suscitent l’adhésion ou le rejet.

Cette approche ouvre des perspectives particulièrement sensibles. Une entreprise peut certes chercher à comprendre pourquoi une population s’oppose à un projet afin d’en corriger les conséquences. Mais lorsque cette connaissance repose sur des profils individuels établis sans information ni consentement, et qu’elle permet de mesurer l’influence sociale de chacun, la frontière entre concertation et stratégie d’influence devient beaucoup plus difficile à tracer.

La question n’est donc pas seulement celle de la collecte de données personnelles. Elle concerne aussi leur exploitation : qui les détient, qui peut les consulter, combien de temps elles sont conservées et à quelles décisions elles peuvent contribuer ?

Sur le plan juridique, la situation reste complexe. Interrogée par Reporterre, la Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) n’a pas été en mesure de se prononcer sur la légalité du dispositif. Le règlement général sur la protection des données (RGPD) ne s’applique pas automatiquement à toute collecte réalisée à l’étranger : son champ d’application dépend notamment de la localisation des responsables du traitement et des personnes concernées. La Commission indique ne pas disposer des éléments nécessaires pour déterminer si Eramet peut être considéré comme responsable du traitement réalisé par Horus.

Le groupe affirme, de son côté, respecter les législations et réglementations applicables dans chacun de ses pays d’implantation.

Une responsabilité française qui dépasse les frontières

Cette affaire intervient alors que la place d’Eramet dans la stratégie industrielle française prend une importance particulière. Le groupe est détenu à 27 % par l’État français. Le 12 octobre 2026, l’Élysée a annoncé son intention d’augmenter significativement cette participation afin que l’État en devienne le premier actionnaire d’ici décembre.

La question dépasse donc les pratiques d’une entreprise privée opérant à l’autre bout du monde. Elle concerne aussi la responsabilité d’un État qui entend renforcer son poids au capital d’un groupe dont les activités sont au cœur des enjeux de souveraineté minérale et de transition énergétique.

Sur l’île de Halmahera, où Eramet détient 38,7 % de la mine de Weda Bay aux côtés du groupe chinois Tsingshan, les activités minières font déjà l’objet de graves accusations. Une enquête de Mediapart publiée en 2025 a notamment documenté des atteintes aux droits des populations autochtones, des pollutions, des accidents et des décès non déclarés, ainsi que des irrégularités concernant les données environnementales.

Au Sulawesi, l’histoire de Balambano illustre une autre forme de pression exercée sur les habitants. Le village est déjà encerclé par la concession de la mine de Sorowako, qui exploite le nickel depuis 1968. À cette emprise industrielle s’ajoute désormais une collecte d’informations personnelles qui permet de connaître les habitants, de les classer et d’évaluer leur capacité d’influence.

La transition énergétique exige des métaux. Mais elle ne peut devenir un argument permettant de considérer les populations des territoires producteurs comme de simples variables à maîtriser. À l’heure où les entreprises cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, une question demeure : qui protège les habitants lorsque ceux qui convoitent les ressources de leur territoire disposent aussi des moyens de les surveiller et de cartographier leurs opinions ?