Il y a des questions que l'on n'ose pas poser, non pas parce qu'elles sont fausses, mais parce qu'elles dérangent. La responsabilité des royaumes africains dans la traite négrière est de celles-là. Elle est pourtant posée, documentée, analysée — notamment par Tidiane Diakité, historien franco-malien agrégé de l'éducation nationale, dans un ouvrage publié en 2008 que presque personne n'a voulu lire : L'Afrique sans l'Afrique (Berg International).
Ouvrir ce débat ne revient pas à excuser les négriers européens. Cela revient à faire de l'histoire.
Deux impasses symétriques, un même refus
Ce silence a deux gardiens. Le premier est l'extrême droite, qui instrumentalise la question pour relativiser la responsabilité européenne — comme si la culpabilité partagée signifiait l'absence de culpabilité propre. Le second, plus inattendu, est une certaine pensée décoloniale qui, à force de vouloir préserver l'image des victimes, finit par représenter les souverains africains comme des crétins naïfs, abusés par des marchands européens plus retors qu'eux.
C'est un racisme d'un genre particulier : celui qui nie l'agentivité. Les royaumes du Dahomey, d'Ashanti ou du Congo n'étaient pas des entités fragiles à la merci des négriers européens. Ils disposaient d'armées puissantes, de réseaux diplomatiques structurés, de capacités de négociation que l'historiographie sérieuse reconnaît depuis longtemps. De Louis XIV à Louis XVIII, les rois africains furent traités à égalité de protocole avec les grandes puissances du temps.
Un marché, des acteurs — mais pas des responsabilités équivalentes
Il faut ici être précis, parce que la précision est ce qui distingue l'histoire du pamphlet.
Le commerce triangulaire fut le théâtre d'une concurrence politique acharnée : entre États européens d'une part, entre États africains antagonistes de l'autre. Certains royaumes ont joué un rôle actif dans les circuits de capture, de détention et de vente. Aucun acteur de ce système n'ignorait ce qu'il faisait.
Mais reconnaître cette implication n'autorise pas à tout mettre sur le même plan. Ce sont les puissances européennes qui ont construit l'infrastructure du système : l'appareil juridique qui légalisait la traite, les flottes marchandes qui la rendaient possible à l'échelle industrielle, les économies de plantation qui en constituaient le débouché. L'implication de certains États africains s'est exercée dans un cadre que d'autres avaient structuré — et que les dynamiques coloniales ultérieures allaient progressivement verrouiller au détriment de ces mêmes États.
Dire que les responsabilités sont partagées, c'est juste. Dire qu'elles sont symétriques, ce serait faux.
Trois registres à ne pas confondre
Le débat public confond souvent trois choses distinctes, et cette confusion produit plus de chaleur que de lumière.
L'histoire d'abord : elle documente des faits, des acteurs, des logiques. Elle n'est pas un tribunal, mais elle a ses exigences — dont celle de ne pas sélectionner ses coupables selon les besoins du présent. La résolution récente de l'ONU, qui condamne la seule traite transatlantique en laissant de côté les traites transsahariennes, orientales et internes au continent africain, illustre parfaitement ce rétrécissement du regard.
La morale ensuite : elle peut légitimement porter un jugement sur des actes passés, à condition de s'appliquer avec la même rigueur à tous les acteurs concernés, et non de façon sélective selon l'utilité politique du moment.
Le droit enfin : les débats sur les réparations économiques, qui vont s'intensifier, soulèvent des questions complexes — personnalité juridique des États, non-rétroactivité des normes, évaluation des préjudices dans un cadre temporel éloigné. Ces questions méritent d'être posées sérieusement, ce qui suppose de ne pas les noyer dans une rhétorique morale qui contourne leur difficulté réelle.
Le piège des réparations financières
C'est ici que le débat révèle sa dimension proprement politique — et son inconfort le plus profond.
Derrière les résolutions onusiennes et les demandes de reconnaissance se profile une question que leurs promoteurs n'énoncent pas toujours clairement : celle d'une compensation financière, versée par les États européens aux nations et aux diasporas qui ont subi la traite. Cette demande est légitime dans son principe. Mais elle ouvre une logique juridique dont ses défenseurs les plus ardents semblent avoir mal mesuré les conséquences.
Car si l'on pose la question des réparations devant une instance internationale sérieuse — un tribunal, une commission d'arbitrage, un mécanisme onusien doté d'un pouvoir contraignant —, cette instance ne pourra pas se contenter d'une histoire à sens unique. Elle devra appliquer les mêmes principes à tous les acteurs identifiables. Et alors se posera, inévitablement, la question des États africains qui ont tiré profit du commerce d'êtres humains : le Dahomey, qui en fit une composante centrale de son économie ; le royaume d'Ashanti ; certains États côtiers dont la prospérité reposait explicitement sur la vente de captifs aux négriers européens.
Ces États ont des successeurs. Ces successeurs sont aujourd'hui des nations souveraines, membres de l'ONU, signataires des mêmes conventions internationales. La question n'est pas rhétorique : si le droit s'applique, il s'applique à tous. Accepteront-ils de voir l'histoire et le droit leur rappeler leur rôle d'alors ? Accepteront-ils d'être appelés, eux aussi, à contribuer à un règlement dont ils se pensaient exclusivement bénéficiaires ?
On peut parier que non. Et c'est précisément pourquoi la demande de réparations, telle qu'elle est formulée aujourd'hui, prend soin de construire un récit où un seul groupe de coupables apparaît. Non par souci de vérité historique, mais par stratégie juridique et politique. Le rétrécissement du regard n'est pas une erreur : c'est un choix.
Ce choix mérite d'être nommé.
Ce que l'histoire nous doit
L'ouvrage de Diakité est ignoré précisément parce qu'il est rigoureux. Il refuse la bonne conscience — dans les deux sens du terme. Il ne disculpe pas l'Europe, il ne protège pas l'Afrique de son propre regard. C'est une raison de plus de le lire.
La question des réparations ne disparaîtra pas. Elle va au contraire s'intensifier, portée par des mouvements politiques et des institutions internationales. Autant qu'elle se pose avec toute sa complexité plutôt qu'avec la moitié de son histoire — en distinguant ce qui relève du récit historique, du jugement moral et de la construction juridique, qui n'obéissent pas aux mêmes règles et ne mènent pas aux mêmes conclusions.
Regarder les faits en face, tous les faits, sans en soumettre aucun aux besoins du présent : c'est la condition minimale d'un débat honnête. Et peut-être, à terme, d'une justice qui mérite ce nom.
Référence : Tidiane Diakité, L'Afrique sans l'Afrique, Berg International, 2008.
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