Une enquête menée auprès d'environ 1 000 travailleurs en France lève le voile sur les conditions réelles de ceux qui pédalent sous la pluie pour livrer nos repas. Les chiffres sont accablants.
Chaque jour, des milliers de livreurs sillonnent Paris, Bordeaux et les grandes villes françaises par tous les temps. Ils travaillent de longues heures, leur téléphone greffé au guidon, pour un salaire que l'on découvre, en y regardant de près, bien inférieur au salaire minimum légal. Pour la plupart d'entre eux, c'est leur seule source de revenus.
Une nouvelle enquête, menée auprès d'environ 1 000 travailleurs qui livrent pour des plateformes comme Uber Eats ou Deliveroo, vient documenter ce que beaucoup pressentaient sans pouvoir le prouver. Ses conclusions rejoignent celles qu'avait déjà établies Human Rights Watch aux États-Unis, à partir d'une étude similaire réalisée au Texas auprès de 127 livreurs. Des deux côtés de l'Atlantique, le constat est le même : ces travailleurs s'appauvrissent en travaillant.
Les chiffres qui accusent- 56 % des livreurs en France ont passé une journée entière sans repas convenable faute d'argent, dans l'année écoulée. Au Texas, c'est près des deux tiers qui déclarent avoir du mal à payer leur nourriture.
- < 4 €/h de revenu réel en moyenne après déduction des frais — bien en dessous du SMIC fixé à 11,65 €/h au moment de l'enquête.
- 528 €/mois versés en moyenne à un tiers pour louer l'accès à un compte sur les applications, une pratique concernant les trois quarts des travailleurs interrogés.
En France, les travailleurs des plateformes sont dans leur grande majorité à vélo ou à vélo électrique — ce qui limite les frais de transport par rapport à leurs homologues texans qui roulent en voiture. Pourtant, ces arrangements de location de compte représentent une dépendance supplémentaire, particulièrement risquée pour les travailleurs migrants sans titre de séjour stable, dans l'impossibilité d'ouvrir un compte à leur propre nom.
« En moyenne, les travailleurs gagnaient moins de 4 € de l'heure après déduction des frais — bien en dessous du SMIC fixé à 11,65 € au moment de l'enquête. »
L'algorythme comme patron fantôme
Au-delà de la rémunération, l'enquête décrit un environnement de travail marqué par une surveillance constante, des algorithmes opaques et la menace permanente d'une désactivation de compte — sans préavis, sans recours réel. Les plateformes confient à un logiciel les décisions qui, dans n'importe quel autre secteur, relèveraient d'un employeur. Et puisqu'il n'y a pas d'employeur au sens légal — les livreurs étant classés comme indépendants —, il n'y a pas non plus de droit du travail qui s'applique pleinement.
C'est précisément ce mécanisme que dénonce Human Rights Watch : la classification en travailleur indépendant permet aux plateformes de reporter sur les livreurs l'intégralité des coûts — équipement, entretien, assurances, cotisations sociales — tout en conservant un contrôle étroit sur leurs conditions de travail. Au Texas, ces dépenses amputent les revenus de près de 70 %, les ramenant à 5,12 dollars de l'heure, sous le seuil du salaire minimum fédéral.
Un moment charnière pour le droit
Ces révélations surviennent à un moment où les équilibres juridiques pourraient bouger. Les États membres de l'Union européenne commencent à transposer une directive adoptée en 2024 pour améliorer les conditions des travailleurs des plateformes. En parallèle, l'Organisation internationale du travail s'apprête à délibérer sur une convention dédiée au travail décent dans l'économie numérique.
Human Rights Watch appelle les gouvernements à aller plus loin que les textes existants : établir une présomption d'emploi dès lors qu'une plateforme exerce un contrôle réel sur ses travailleurs, garantir une rémunération qui intègre l'ensemble du temps de travail et des frais engagés, assurer l'accès aux soins et à la protection sociale, et interdire les désactivations arbitraires de comptes.
La régulation de l'économie des plateformes n'est pas une question technique. C'est une question de droits.